AJOURNEMENT DE LA SECONDE REPRÉSENTATION
ses Huguenots. Longtemps le bruit courut vraiment que j'avais été acheté par le parti catholique.
Tandis qu'on s'efforçait de nuire ainsi à ma popularité, il m'arriva un singulier honneur. Un sieur Rousseau, rédacteur de la Gazette officielle de Prusse et que je ne connaissais que par une critique dans laquelle il avait éreinté mon Fliegender Hollaender, m'écrivit et finalement vint me demander en personne mon amitié et mon alhance. Il me raconta qu'ayant été envoyé d'Autriche à Berlin pour travailler à la propagande du cathohcisme, il avait constaté l'infructuosité de ses efforts et retournait à Vienne afin de se mouvoir librement dans l'élément auquel j'appartenais moi aussi, comme l'avait largement prouvé mon Tannhâuser, LaaFeuüle d'avis de Dresde», remarquable organe local de calomnies et de médisances, fournissait journellement quelque nouvelle destinée à me nuire. Je finis par m'apercevoir que ces attaques s'attiraient de vertes réponses fort encourageantes pour moi, ce qui m'étonna longtemps, car je savais qu'en pareil cas, ce sont les ennemis et non les amis qui se remuent. Rœckel m'avoua alors en riant que cette campagne en ma faveur avait été menée par lui et l'ami Heine.
Ce que j'appris de pire dans ces jours ne m'était désagréable qu'à cause de l'impossibihté où je me trouvais de me réhabihter en donnant une nouvelle audition de mon œuvre. Tichatschek continuait à être enroué ; on prétendit qu’il ne voulait plus paraître dans Tannhàuser. On me raconta aussi que M. de Lüttichau, effrayé du peu de succès de l’opéra, avait immédiatement donné l’ordre de décommander les décors du hall, qui n’étaient
SEMPER. — RŒCKEL
toujours pas arrivés, ou de les refuser. Le découragement qui se manifestait ainsi me gagna à mon tour et je fus sur le point de croire que Tannhàuser était mort. On conçoit aisément de quel œil je voyais ma situation et surtout celle de mes entreprises de publication. Ces horribles huit jours me parurent une éternité. Je fuyais tout le^monde.
Un matin, pourtant, il me fallut me rendre à la librairie Meser et j*y trouvai Gottfried Semper en train d'acheter le volume de Tannhàuser, Peu de temps auparavant, j'avais eu avec lui une violente discussion à propos de mon opéra. Il ne voulait pas admettre que les croisades et les « minnesinger » du moyen âge pussent fournir un sujet d'œuvre artistique et m'avait fait comprendre qu'il me méprisait d'avoir travailé sur cette matière. Mais, chose bizarre, au moment où Meser me prouvait qu'aucun de mes ouvrages n'avait été réclamé, mon fougueux antagoniste venait en acheter et payer un, le seul qui eût été vendu. Semper s'excusa d'un air sérieux et gêné en disant que, pour se rendre compte de la pièce, il fallait la connaître exactement et qu'il n'y avait malheureusement pas d'autre moyen que de hre le libretto. Cette rencontre avec Semper, de peu d'importance en elle-même, est pourtant restée dans mon souvenir comme un premier indice vraiment encourageant.
Cependant, la plus grande consolation me venait de Rœckel. Pendant cette malheureuse semaine, il m'entoura d'une affection qui devait durer toute la vie. Sans que je m'en fusse douté, il avait infatigablement tra-