SECONDE REPRÉSENTATION
vaillé pour moi, se disputant, expliquant mon œuvre, recueillant des suffrages et finalement se montant luimême à un véritable enthousiasme pour Tannhâuser. La veille de cette seconde audition si impatiemment attendue, nous prîmes ensemble un verre de bière. Après m’avoir regardé longuement, il jura que je n’avais pas une tête qu’on pût écraser : j’avais quelque chose de particulier dans le sang; il l’avait remarqué aussi chez mon frère Albert, qui cependant ne me ressemblait pas. Pour se faire comprendre, il nomma ce quelque chose le feu caractéristique de ma nature, et il croyait que ce feu brûlait les autres, tandis que moi-même je me réchauffais à son ardeur. La preuve en était que plusieurs fois lui, Rœckel, m’avait vu littéralement étinceler. Je me mis à rire, ne sachant que penser de ces folies. « Eh bien, ajouta-t-il alors, vous en ferez l’expérience avec Tannhâuser; il est absurde de penser que la pièce ne se maintiendi-a pas, le succès en est absolument sûr et certain. » Je me rendis bien compte en rentrant chez moi que si réellement Tannhâuser était vainqueur et atteignait une vraie popularité, les suites en seraient d’une importance incommensurable pour moi.
Enfin, cette seconde représentation eut lieu et j’espérais avoir fait assez de changements à ma pièce pour que l’ensemble pût plaire : importante réduction des rôles principaux, désistement de mes prétentions à l’idéahsme dans certaines parties de la représentation, passages plaisants mis en relief. Le décor du deuxième acte, arrivé enfin, me rendit fort heureux. Il produisait un effet de noble beaute qui nous parut à tous de bon augure.
« TANNHÂUSER »> SAUVÉ
Je subis malheureusement l’humiliation de voir la salle très peu garnie : je savais maintenant avec toute la netteté désirable ce que le public pensait de ma pièce.
Mais si les spectateurs étaient peu nombreux, du moins se crmposaient-ils en grande partie d’amis fervents de ma musique. L’accueil qu’on lui fit fut très chaleureux et Mitterwurzer souleva l’enthousiasme. Quant à TichatFchek, mes fidèles Rœckel et Heine avaient cru devoir recourir à des moyens artificiels pour le mettre de bonne humeur. De plus, afin de faire comprendre l’importance de la dernière scène, qui demeurait assez peu claire, ils se firent activement aider par un groupe de jeunes gens, des peintres pour la plupart. Ils leur avaient recommandé de battre des mains à certains passages qui n’avaient point provoqué d’applaudissements à la première. Et, en vérité, l’explosion de bravos après la phrase de Wolfram : « Placée aux pieds de Dieu, c’est pour toi qu’elle prie. Le ciel l’entend, Henri, c’est ton salut ! » parut éclaircir toute la situation aux yeux du public. Ce moment, passé inaperçu à la première, me valut dès lors, dans toutes les représentations, une véhémente manifestation de sympathie de la part des auditeurs.
Quelques jours plus tard, une troisième représentation avait lieu, et cette fois la salle était comble. Mme Schrœder-Devrient, qui se désolait de ne pouvoir contribuer davantage à la réussite de mon œuvre, assista de la petite loge des acteurs au reste de la pièce. Elle me raconta que Lüttichau était entré chez elle avec un air rayonnant en disant qu’il croyait enfin Tannhàîiser sauvé.
i6o SYMPATHIE DU PUBLIC P'OUR L’AUTEUR
Il en était bien ainsi et nous rejouâmes l’c»>péra plusieurs fois dans le courant de l’hiver. Mais nous c-rpustatâmes que, quand deux représentations se suivaient vie près, la seconde était toujours moins courue. Nous'-'^ nous rendîmes compte ainsi que mon œuvre n’avait pas ei-ticore gagné l’intérêt du gros public, mais seulement celui des ^^ens éclairés. J’appris peu à peu que parmi les amis de Ta, nnhàuser se trouvaient des personnes ne fréquentai it guère le théâtre et pour ainsi dire jamais l’opéra. La participation de ce nouveau public devint toujours plus intense et se manifesta, de façon inconnue jusqu’alors, par une énergique sympathie pour l’auteur.
Il m’était désagréable, à cause de Tichatschek, qu’après chaque acte on ne réclamât que moi sur la scène. Et moi, j’étais bien forcé de répondre et de saluer le public, car en refusant j’eusse provoqué une nouvelle humiliation à mon chanteur : lorsqu’il paraissait seul avec son collègue, on l’accueillait par l’appel de mon nom d’une manière presque offensante pour lui. Combien je souhaitais qu’il en fût autrement et que l’excellence de l’exécution fît oublier l’auteur ! N’ayant jamais pu obtenir cette perfection à Dresde, j’en tirai une conclusion caractéristique qui me guida dans toutes mes entreprises.
Quoi qu’il en soit, par ma représentation dresdoise de Tannhâuser, je n’étais parvenu à faire comprendre à l’éüte du public que ma tendance à sortir de l’ordinaire ; toutefois j’avais forcé cette éhte à réfléchir et à faire abstraction de la faible interprétation. Malheureusement je ne pus obtenir la même chose de la majorité des spectateurs, car faute d’être influencés par une repré-