‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 122 sur 276 · DÉSILLUSION SUR MENDELSSOHN · texte numérisé non relu

DÉSILLUSION SUR MENDELSSOHN

général à Berlin, pour redevenir simple chef d’orchestre au Gewandthaus de Leipzig? »

Par hasard, j’avais été à même de donner à Franck des renseignements exacts sur ce prétendu désintéressement de Mendelssolin : ayant sérieusement demandé au directeur général une augmentation de traitement pour divers membres nécessiteux de notre chapelle royale, j’avais obügé M. de Lüttichau à m’expliquer que le fonds de la chapelle avait été mis si fortement à contribution par les récentes décisions du roi, qu’il n’y avait pas moyen de soulager les musiciens miséreux. Le préfet du district de Leipzig, M. de Falkenstein, admirateur passionné de Mendelssohn, avait obtenu du roi que ]\Iendelssohn fût nommé maître de chapelle privé avec un traitement secret de deux mille thalers. De sorte qu’avec les mille thalers qu’il recevait officiellement pour la direction du « Gewandthaus », il arrivait à rattraper complètement les trois mille thalers auxquels il avait paru renoncer en revenant à Leipzig. Mais cette forte dotation portait grand préjudice au budget de la chapelle, c’est pourquoi, par un sentiment de honte, elle était tenue secrète ; de plus, la nomination publique d’un maître de chapelle sans fonction aurait risqué de blesser ceux qui travaillaient et étaient moins payés. Ces raisons obligèrent Mendelssohn aussi à taire cette dotation ; il dut donc entendre vanter son retour à Leipzig et se voir cité comme un modèle de désintéressement. Ses amis ne se firent pas faute de le proclamer, quoiqu’ils connussent sa grande fortune personnelle. Franck, auquel je racontai toute l’histoire, en fut interdit et il m’avoua qu’il n’avait encore

HÜBNER ET BENDEMANN

jamais vu un exemple si frappant de fausse gloire.

Nous ne tardâmes pas à modifier notre opinion sur bien d’autres célébrités artistiques que nous rencontrions alors à Dresde. Sur Ferdinand Hiller, Yamabilüé par excellence, nous fûmes vite d’accord. Sur les peintres connus de « l’École de Düsseldorf » avec lesquels je m étais trouvé en relations fréquentes à propos de mon Tannhâtiser, je ne cherchai pas à me former de jugement personnel ; la célébrité de leurs noms me suffisait, mais Franck m’effraya par des révélations qui me causèrent bien des déceptions. Quand il était question de Bendemann et de Hübner, il semblait qu on pût facilement sacrifier Hübner à Bendemann ; ce dernier, qui venait de terminer les fresques d’une salle au château royal et à qui ses amis avaient offert un banquet d honneur, était pour moi le type du grand maître digne d’estime. Quelle ne fut donc pas ma stupéfaction d’entendre Franck plaindre d’un ton très calme le roi de Saxe de ce qu’on eût laissé Bendemann « barbouiller » une de ses salles 1 Pourtant on ne pouvait nier que ces personnes ne fussent aimables et leur société, qui m attirait de plus en plus, offrait, en contraste avec celle de la gent théâtrale, un goût marqué pour la conversation fine et artistique. Mais elle n’arrivait jamais à me stimuler d’une manière ardente et féconde. Hiller, cependant, paraissait avoir le désir de faire quelque chose de mieux : cet hiverlà, il organisa de petites réunions qui eurent lieu tour à tour chez l’un ou chez l’autre des participants. Outre Hübner et Bendemann, il y avait là en fait de peintres, Reinecke qui était poète à ses heures et qui eut à cette

époque le malheur de composer pour Hiller un texte d’opéra dont j’aurai l’occasion de reparler.

Aux musiciens de nos réunions, c’est-à-dire Hiller et moi, se joignit Robert Schumann. Il s’était aussi tourné vers Dresde et travaillait à des sujets d’opéra qui aboutirent finalement à sa Geneviève.

J’avais connu Schumann à Leipzig ; nous avions commencé à peu près en même temps notre carrière de musiciens et j’avais fourni à diverses reprises de petits articles à la Nouvelle Gazette musicale qu’il rédigeait ; en dernier lieu, une assez longue chronique de Paris sur le Stahat mater de Rossini. On l’avait appelé pour diriger à notre théâtre une exécution de son Paradis et Péri, mais sa maladresse spéciale comme chef d’orchestre m’avait obligé à lui donner plus d’un bon coup de main. L’œuvre de ce musicien profond et énergique m’intéressait du reste infiniment. Une bienveillance réciproque, une confiance amicale régnèrent bientôt entre nous. Le lendemain d’une représentation de Tannhàuser, à laquelle il avait assisté, il vint me faire une visite matinale et se déclara absolument partisan de cet opéra ; il ne trouvait à y reprendre qu’une trop grande précipitation dans la strette du second final, ce qui me prouva la finesse de son sens musical, car je pus lui montrer, partition en main, que ce défaut provenait d’une coupure pénible qu’il m’avait fallu y faire.

Nous nous rencontrions parfois à la promenade et, autant que le permettait son laconisme, nous échangions nos idées sur différents sujets musicaux. Il se réjouissait d’entendre sous ma direction la neuvième Symphonie

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