‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 124 sur 276 · SEMPER · texte numérisé non relu

SEMPER

sympathie pour lui qu’il était dépounm de toute affectation. Je me souviens avoir reçu de lui des éloges enthoui.j siastes sur ma personnalité et mon talent de maître de

chapelle. Ceci était rare, car malgré le ton familier de i notre brillant cercle d’artistes, il n’y régnait pas l’estime

réciproque comme je l’entends : au fond on aurait dit qu’aucun ne prisait ce que produisait l’autre. C’est ainsi que Hiller ayant organisé des concerts, s’était vu fêter dans un banquet où l’on avait vanté ses mérites avec une reconnaissance pathétique. Mais quand je me retrouvai dans l’intimité avec ses amis, je constatai qu’ils n’éprouvaient pas la moindre sympathie pour ses entreprises ; au contraire, ils en parlaient d’un air dubitatif en haussant les épaules. Au reste, ces concerts cessèrent bientôt. Je n’entendis jamais dans la société de ces maîtres réunis un mot faisant allusion aux oeuvres de l’un ou de l’autre et je constatai que souvent pas un ne savait de quoi causer.

Par son originalité, Semper apportait alors dans notre conversation une telle animation que Rietschl en était souvent effrayé, tout en s’y intéressant vivement ; ce dernier se livrait à de véritables lamentations sur la violence des controverses qui éclataient entre Semper et moi. Chose curieuse, nous partions toujours de l’idée que nous étions antagonistes, Semper me prenant pour le représentant d’un catholicisme arriéré qu’il attaquait avec une rage véhémente. J’eus beaucoup de peine à lui faire comprendre que mes études et mes goûts me poussaient vers le moyen âge allemand et à la recherche de l’idéal primitif du mythe germanique.

GUTZKOW

Lorsque nous arrivâmes ainsi à parler mythologie allemande et que je lui fis part de mon enthousiasme pour nos légendes héroïques, il devint un tout autre homme et bientôt nous fûmes unis par un intérêt sérieux et noble qui nous isola du reste de la société. Cependant cela finissait toujours par une discussion violente qui n’était pas que le résultat de rinclination maladive de Semper pour l’aveugle contradiction : il se laissait guider par le sentiment d’être absolument différent des autres. Ses paradoxes exagérés, qui n’avaient d’autre but que de provoquer la protestation, ne tardèrent pas à me prouver, qu’ainsi que moi, il était le seul à prendre au sérieux ce qu’il disait, tandis que les autres artistes se dérobaient au moment opportun.

Cette dernière tendance était partagée par Gutzkow, qui se joignait souvent à nous. La direction générale l’avait appelé à Dresde en qualité de dramaturge. Plusieurs de ses pièces, Perruque et gloire y le Modèle de Tartufe et Uriel Acosta y avaient eu récemment un grand succès et redonné un lustre inattendu au répertoire de la comédie. Comme, d’autre part, mes opéras avaient eu leurs premières à Dresde, le Théâtre royal semblait entrer dans une période remarquable et on ne pouvait nier que l’intendance n’eût la volonté de bien faire. Malheureusement, j’eus le regret de ne pas voir se réaliser le rêve que j’avais fait pour Laube, c’est-à-dire que mon vieil ami fût appelé à Dresde. Lui aussi s’était lancé avec ardeur dans le genre théâtral. A Paris déjà, j’avais remarqué le zèle avec lequel il étudiait Scribe afin de s’approprier une technique sans laquelle, disait-il.

LAUBE ET GUTZKOW

tout l’art dramatique allemand était vain. Par sa pièce RococOy il prétendait s'être rendu maître de ce savoirfaire et se croyait capable de traiter n’importe quelle matière pour en tirer une oeuvre à effet. Cela ne l’empêchait pas d’ailleurs de choisir très soigneusement ses sujets. Mais j’étais humililié pour lui de ce que, malgré sa théorie^ les seules pièces de lui qui réussissaient étaient celles où dominaient des mots à l’emporte-pièce ayant plus ou moins rapport à la politique du jour. Toujours il fallait qu’il y eût une harangue manifeste à l’adresse de « l’unité allemande » ou du « libéralisme allemand ». Ses idées essentielles étant d’abord mises à l’essai sur les abonnés de notre Théâtre de résidence, Laube devait les exprimer avec une adresse particulière, chose qui ne s’apprenait, croyait-on, qu’à l’école des vaudevillistes français. Les pièces qu’il créa de cette façon me procurèrent toujours d’agréables soirées, d’autant plus que l’auteur venait souvent à Dresde assister aux représentations. De plus, montrant une habileté notoire et une véritable ardeur à s’occuper de la régie, la nomination qu’on lui avait fait espérer eût été très pratique et avantageuse pour le théâtre.

Finalement, on se décida quand meme pour son rival Gutzkow, bien qu’il fût aisé de reconnaître son incapacité à remplir les fonctions routinières qui lui incombaient. On put se convaincre bientôt que Gutzkow n’avait réussi ses meilleures pièces que grâce à son talent d’homme de lettres : immédiatement après ses drames sensationnels, il nous servit des machines théâtrales aussi ennuyeuses que possible ; il prouvait bien ainsi n’avoir pas eu conscience de l’habileté qu’il avait montrée au début.

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