‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 126 sur 276 · BERTHOLD AUERBACH · texte numérisé non relu

BERTHOLD AUERBACH

prononce le serment d'abjuration de ses soi-disant sorcelleries, l'orchestre fît entendre un accompagnement du genre mélodramatique. Ce devait être un léger trémolo prolongé sur des accords appropriés ; mais, à l'audition, cela me parut absurde et dégradant, pour la musique aussi bien que pour le drame. J'essayai donc ce soir-là de faire comprendre à Gutzkow les principes élevés qui motivaient mon opinion. Il me répondit d'abord par un silence méfiant et contraint, puis il finit par me dire que mes exigences de musicien allaient trop loin et qu'il ne comprenait pas en quoi on dégradait la musique en l'employant à petite dose dans la comédie; la poésie n'était-elle pas traitée avec bien plus de sans-gêne dans l'opéra?... Pratiquement, il était bon que le dramaturge ne se montrât pas trop difficile. Il n'était pas toujours possible de ménager de brillantes sorties à ses personnages, et comme il était fort pénible qu'un des acteurs principaux quittât la scène sans être applaudi, il valait mieux provoquer une heureuse diversion par le bruit distrayant de l'orchestre. Ces paroles, Gutzkow les prononça véritablement et je vis qu'il était sérieux. A partir de ce moment, je n'eus plus rien de commun avec lui.

Je n'eus guère affaire non plus avec tous les peintres, musiciens et autres artistes de notre cercle. Toutefois, à cette même époque j'entrai en rapports assez fréquents avec Berthold Auerbach.

Alwine Frommann m'avait déjà parlé avec feu de ses Nouvelles villageoises et m'y avait rendu attentif. Elle avait fait à ce propos une comparaison qui m'avait plu. Ces modestes récits, ou du moins qui lui paraissaient

CONSEILS DE kÉlLER A AUERBACH

tels, avaient, disait-elle, produit dans les cercles littéraires berlinois Teffet d'une fenêtre qu'on ouvre dans un boudoir parfumé afin de laisser pénétrer l’air frais des bois. Je lus à mon tour ces « Histoires de la Forêt- Noire » devenues si rapidement célèbres et je fus charmé du ton nouveau et vivant de ces anecdotes tirées de la vie populaire et ayant un coloris local si prononcé.

Dresde étant devenu le lieu de rendez-vous de nos célébrités littéraires et artistiques, Auerbach \ûnt aussi passer un temps assez long chez son ami Hiller et celui-ci fut heureux de se parer d'une nouvelle notabilité à laquelle il était afhUé par la race. Ce jeune paysan juif, un peu trapu, ne dissimulait nullement son origine et produisait un effet très sympathique; sa vareuse verte et principalement sa casquette verte de chasseur lui donnaient bien l'air de l'auteur de ces nouvelles rustiques de Souabe ; mais j'appris plus tard que son accoutrement n'était rien moins que naïf.

Le poète suisse Gottfried Relier m'a raconté un jour à Zurich que lorsqu'il avait commencé à s'intéresser à Auerbach, il lui avait indiqué le chemin par lequel ses productions littéraires parviendraient le plus facilement à attirer des lecteurs et de l'argent, et lui avait conseillé de se procurer cette veste et cette casquette : n'étant ni beau ni bien bâti comme Relier, il valait mieux qu'il prît tout de suite un air fruste et amusant. Et Relier lui-même lui avait planté avec crânerie sa casquette sur la tête.

Pour l'instant, je ne vis rien de positivement affecté chez Auerbach ; le ton et le genre populaire semblaient

LE JUDAÏSME D’AÜERBACH

lui être si naturels qu*on se demandait comment, avec ces heureuses qualités, il pouvait se trouver à son aise dans des sphères diamétralement opposées : il semblait se mouvoir comme dans son véritable élément dans ces cercles qui auraient dû être antipathiques à son caractère. Original de tenue et d'esprit, rude et sentimental à la fois, il se sentait évidemment flatté d'étaler aux yeux de la société distinguée qui l'entourait les lettres du grand-duc de Weimar et ses propres réponses,^ tout en conservant sans cesse son point de vue de paysan de la Souabe, ce qui du reste lui seyait fort bien.

Il m'attirait surtout parce qu'il était le premier juif avec lequel je pus parler du judaïsme en toute et cordiale franchise. Il paraissait même avoir à cœur de dissiper les préjugés qu'on a contre sa race et racontait de façon touchante des faits relatifs à son enfance. Il se vantait d'être sans doute le seul Allemand qui eût lu la Messiade de Klopstock d'un bout à l'autre. Cette lecture, faite en cachette dans sa chaumière villageoise, l'absorbait au point qu'il arriva un jour en retard à l'école, et le maître l'avait tancé par ces mots : « Sacré petit juif, où as-tu encore été trafiquer? »

De telles expériences l'avaient rendu triste et pensif, mais sans l'aigrir, et il avait même été capable d'éprouver de la pitié pour ses persécuteurs. Tels étaient les traits qui me rendaient Auerbach sympathique. Mais à la longue, je m'étonnai qu'il ne parvînt pas à sortir de son cercle d'idées. On eût dit que finalement toute l'humanité et son histoire se réduisait au problème de la glorification du judaïsme. Aussi, un jour, je lui con-

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