‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 132 sur 276 · NOUVELLE ÉTUDE DE LA PARTITION · texte numérisé non relu

NOUVELLE ÉTUDE DE LA PARTITION

firent valoir que le choix de cette oeuvre nuirait certainement à la Caisse de retraite, cette composition étant si décriée dans le public que la fréquentation du concert en souffrirait. Bien des années auparavant la neuvième Symphonie avait été jouée dans un concert en faveur des pauvres et Reissiger avouait en toute franchise qu'elle avait fait fiasco.

Il me fallut user de toute ma force de persuasion pour vaincre les appréhensions de notre chef ; quant aux administrateurs, je ne sus rien de mieux pour le moment que de me brouiller complètement avec eux, car j'avais appris qu'ils remplissaient la ville de leurs plaintes sur ma folie. Pour leur faire honte des inquiétudes qu'ils témoignaient, je résolus de si bien préparer le pubhc à cette audition qu'à défaut du reste, la curiosité l'y amènerait en foule et assurerait à la caisse la forte recette qu'on croyait menacée.

Ainsi la neuvième Symphonie devint pour moi une question d'honneur et tous mes efforts tendirent à la faire triompher. Le comité manifestant de l'inquiétude à propos des dépenses pour les parties des instruments, je les empruntai à la Société des concerts de Leipzig.

Que n'éprouvai-je pas alors, en me retrouvant devant ces pages mystérieuses que dans ma première adolescence j'avais passé des nuits à copier et dont la vue me jetait dans un véritable état mystique, que n'éprouvai-je pas à pouvoir les étudier à fond! De même que, pendant ma pénible période parisienne, l'audition des trois premières parties de la Symphonie, exécutées par l'incomparable orchestre du Conservatoire, m'avait soudain délivré de mes funestes erreurs et remis en merveilleux

IMPRESSION QUE j’EN REÇOIS

contact avec les premières impressions de ma jeunesse, agissant avec une force magique et fructueuse sur mes nouvelles aspirations intimes, de même, lorsque je revis de mes propres yeux ce qu’adolescent je n’avais vu qu’avec les yeux de l’âme, il me sembla que le souvenir de cette époque renaissait en moi avec une mystérieuse force de vie. Depuis lors, il m’était arrivé bien des choses qui, restées inexprimées en mon for intérieur, m’avaient amené à me recueillir et poussé à interroger anxieusement le destin sur ce qu’il me réservait.

Ce que je n’osais m’avouer, c’était que mon existence artistique et matérielle manquait totalement de base et que la misérable carrière où je m’étais engagé et où je me sentais étranger m’apparaissait sans issue. La neuvième, Symphonie changea en un véritable enthousiasme ce désespoir que je m’efforçais de cacher a mes amis. Il n’est pas possible que jamais oeuvre de maître se soit emparée du coeur d’un élève avec ui*e puissance aussi radieuse que ne le fit du mien la première partie de cette symphonie. Qui m’eût vu alors devant la partition ouverte et la parcourant afin d’en déterminer les moyens d’exécution, eût été stupéfait de mes sanglots et de mes pleurs véhéments et se fût sans doute demandé si c’était bien là une conduite digne d’un « maître de chapelle de la coin: de Saxe ». Fort heureusement je ne fus point importuné par les visites des administrateurs de notre orchestre ni par celles du majestueux directeur Reissiger ou même de Ferdinand Hiller, si versé pourtant dans la musique classique.

On. avait l’habitude de faire imprimer pour ce concert

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