SÉJOUR D’ÉTÉ A GROSS-GRAU PEN
manière touchante et presque timide sur la quintessence de sa culture artistique. Sa répulsion pour la nouvelle tendance de la musique provenait de Timpression, quhl avait reçue dans ses années d'adolescence, d'une audition de la Flûte enchantée de Mozart, alors toute récente, impression qui avait exercé une influence décisive sur sa vie entière. Je lui avais donné à lire mon poème de Lohengrin et à un dîner qui nous réunit chez mon beaufrère Brockhaus, il exprima chaleureusement à celui-ci la sympathie que lui inspiraient mon œuvre et ma personne. Nous nous retrouvâmes à des soirées musicales chez le directeur de musique Hauptmann et chez Mendelssohn et j'eus ainsi l'occasion d'entendre le maître jouer la partie de violon dans un de ses propres quatuors. Son grand calme, précisément dans ces cercles-là, me produisit un effet émouvant de vénérable dignité. Plus tard, des témoins, qui peut-être ne sont pas tout à fait dignes de foi, m'ont rapporté que la représentation de Tannhàuser à Cassel avait rendu Spohr perplexe et soucieux ; il aurait déclaré qu'il ne pouvait plus me suivre et qu'il craignait que je ne me fusse fourvoyé. *5/1 Pour me remettre de tous les déboires et soucis par lesquels j'avais passé, j'obtins de ma direction la très grande faveur d'un congé de trois mois : je voulais me retirer à la campagne et respirer un air pur avant de créer un nouvel ouvrage. Je choisis une maison de paysan, située à mi-chemin entre Pillnitz et le village de Gross- Graupen, à l'entrée de la Suisse saxonne. De fréquentes excursions sur le Porsberg, dans la proche vallée de Liebethal et aussi vers la Basteiplus éloignée, refirent bientôt
ÉBAUCHE DE LA MUSIQUE DE a LOHENGRIN
mes nerfs fatigués. Mais lorsque je voulus me mettre à Tesquisse de la musique de Lohengrin, je fus troublé jusqu'au désespoir par les mélodies du Guillaume Tell de Rossini, que je venais de diriger et qui me poursuivaient constamment. Tout à fait mallieureux, je finis par trouver un antidote à cette insupportable obsession : en faisant ma promenade solitaire, je me chantai à moi-même avec une accentuation énergique le premier thème de la neuvième Symphonie, qui m'était resté assez exactement dans la mémoire. Le remède agit.
Me baignant un soir dans la rivière, près de Pima, ce que je faisais chaque jour pour me rafraîchir, je fus surpris d'entendre l'air du chœur des pèlerins dans Tannhàuser sifflé par un baigneur invisible. Ce premier signe d'une popularité possible de mon œuvre, représentée à Dresde avec tant de difficultés, me produisit une impression d'une violence telle que rien ne l’atteignit depuis lors.
De temps en temps, je recevais des visites d'amis de Dresde ; une fois entre autres, en compagnie de Lipinsky, Hans de Bulow, alors âgé de seize ans. J'en eus du plaisir, car j'avais déjà été rendu attentif à l'intérêt que je lui inspirais. En général, cependant, je n'avais dans mes longues promenades que la société de ma femme et, souvent même, seulement celle de mon petit chien Peps. Durant ces vacances d'été, dont une grauide partie avait été consacrée à l'arrangement de mes affaires et aux soins que réclamait ma santé, j'arrivai pourtant à tracer, quoique superficiellement, l'esquisse des trois actes de mon Lohengrtn.