‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 154 sur 276 · ARRIVÉE A BERLIN · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A BERLIN

pensais qu*il me serait possible de parvenir jusqu'au roi. Rempli d'espoir et de courage, je me mis donc en route au mois de septembre pour aller diriger à Berlin la première répétition de mon Rienzi qui, de fait, ne m'intéressait plus guère.

La capitale de la Prusse me produisit tout d'abord l'effet que j'en avais reçu quand, revenant de Paris, je m'y étais retrouvé après un temps assez long. Le professeur Werder, l'ami de mon Fliegender Hollaender, m'avait retenu d'avance un logement sur la célèbre place des Gendarmes; mais le spectacle journalier que j'avais de ma fenêtre ne pouvait me faire croire que je me trouvais dans la métropole de l'Allemagne.

Bientôt je fus absorbé par les préoccupations de ma prochaine représentation. Les préparatifs officiels eussent dû me satisfaire, seulement je m'aperçus bien vite que l'on considérait Rienzi comme « opéra de maître de chapelle ». On avait consciencieusement mis les chanteurs disponibles à ma disposition, sans songer toutefois à rien faire d'extraordinaire. Et toutes les répétitions chavirèrent lorsque Jenny Lind s'annonça pour une tournée qui accapara assez longtemps le Théâtre royal.

Afin d'utüiser les retards qui en résultèrent pour moi, je m'efforçai d'atteindre le but principal de mon voyage en tâchant d'obtenir une audience du roi. Je me servis de mes rapports déjà anciens avec le comte de Redern, intendant de la musique royale. Il m'accueillit avec beaucoup de condescendance et m'invita à ses dîners et soirées. Il s'entretint cordialement avec moi sur les démarches nécessaires à la réalisation de mon projet, qu'il

ILLAIRE. — TIECK

promit de soutenir de son mieux. D'autre part, je me rendis à plusieurs reprises à Sans-Souci, espérant apercevoir la reine et la remercier de sa protection. Mais je ne parvins à m'entretenir qu'avec des femmes de chambre. On me conseilla alors de m'adresser à M. lUaire, chef du cabinet secret du roi. Ce monsieur parut me prendre fort au sérieux et m'assura qu'il essayerait de me présenter au souverain. Il m'interrogea sur mes intentions et je lui expliquai mon désir de lire Lohengrin au roi. A l’une des nombreuses visites que je lui fis, il me demanda si je ne jugeais pas prudent de me procurer une recommandation de Tieck : je pus lui répondre qu'on avait déjà pressenti à ce sujet le vieux poète, qui vivait d'une pension royale dans les environs de Potsdam.

Je me souvenais que quelques années auparavant, lorsque nous avions, Mme de Liittichau et moi, agité le sujet de Lohengrin, elle avait envoyé ce poème ainsi que celui de Tannhàuser à son célèbre ami. Tieck me reçut donc comme une vieille connaissance et mes longues conversations avec lui me laissèrent un souvenir bien précieux. Tieck s'était fait, il est vrai, une réputation un peu douteuse par la facilité avec laquelle il donnait des recommandations aux écrivains en quête de protection. En l'occurrence, je n'en ressentis pas moins un plaisir extrême à l'entendre s'exprimer avec une chaleur particulière contre les représentants de la nouvelle httérature dramatique, qui s'efforçaient d'imiter l'habileté des dramaturges français; ses plaintes sur la perte de toute préoccupation poétique eurent des accents fortement élégiaques.

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