MON TRISTE ÉTAT D’ESPRIT
Ayant été engagé à diriger une troisième représentation de Rienzi, il me restait encore la possibilité d’être appelé subitement a Sans-Souci. Je me fixai donc comme dernier terme une date jusqu’à laquelle je laisserais la porte ouverte au destin. Mais ce terme aussi passa sans amener de solution et je dus m’avouer que mes espérances, en ce qui concernait Berlin, étaient décidément vaines. J’étais dans un bien triste état d’esprit quand j’arrivai à cette conclusion.
Je ne me rappelle pas d avoir eu de période plus pitoyable que celle de ces semaines berlinoises si froides et si humides, sous un ciel éternellement gris. Tout ce que j’apprenais, même en dehors de mes souffrances personnelles, pesait sur moi comme du plomb. C’était le cas, par exemple, de mes entretiens avec Hermann Franck sur les conditions sociales et pohtiques du pays. Celles-ci prenaient un aspect de plus en plus sombre depuis le malheureux essai du roi de Prusse de convoquer les États réunis. Au début, je m’étais trouvé parmi ceux qui attendaient beaucoup de bien de cette assemblée. Je fus httéralement épouvanté lorsqu’un homme aussi versé dans ces questions que l’était Franck me donna des éclaircissements sur les personnages et les faits de la politique prussienne. Ses considérations, formulées sans parti pris, sur le gouvernement de Prusse qu’on tenait à tort pour le représentant de l’intelligence allemande, son jugement sur l’administration prussienne, à laquelle on prêtait un ordre et une sûreté qu’elle n’avait point, anéantirent complètement l’opinion favorable que j’en avais, ainsi que tout mon espoir d’amélioration
sociale. Je me voyais comme dans un chaos lorsque j'essayais de m'illusionner encore sur un développement prospère de l'Allemagne.
A Dresde, j'avais caressé l'espoir de sortir de ma misère en gagnant à ma cause le roi de Prusse ; à présent > je ne pouvais plus fermer les yeux sur l'effrayant néant des choses. Dans la disposition d'âme désespérée où j’étais, je n'éprouvai aucune émotion, lorsque à ma visite d adieu le comte de Redern m'apprit d'un air très abattu que Mendelssohn venait de mourir. Cet événement me laissa froid et ne m'atteignit que par son effet chagrinant sur M. de Redern. L'intendant put éviter ainsi à ma dernière visite, qui lui était sans doute déjà assez desagréable en elle-même, de s'expliquer franchement sur ma situation, à laquelle il avait paru s'intéresser.
Il ne me restait donc plus qu'à régler mes affaires « matérielles » à l'aide de ce que mes succès m avaient rapporté de « matériel ». Pour ce séjour de deux mois à Berlin, où ma femme et ma sœur Clara, escomptant le succès de Rienzi, avaient fini par me rejoindre, mon vieil ami l'intendant Küstner crut ne me devoir aucun dédommagement. Par notre correspondance, il me prouva avec une précision de juriste qu'il ne m avait nullement invité à diriger Rienzi, mais simplement exprimé le vœu que je vinsse à Berhn. Le comte de Redern semblait trop éprouvé par la mort de Mendelssohn pour que je pusse le prier d'intervenir. Il ne me resta donc d'autre ressource que d'accepter avec reconnaissance le bienfait de Küstner qui me fit tenir les tantièmes des trois représentations de Rienzi. A Dresde, on s'étonna de ce que, pour me tirer