‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 172 sur 276 · DERNIER CONCERT D'ABONNEMENT · texte numérisé non relu

DERNIER CONCERT D'ABONNEMENT

Le soir d'un de ces jours vraiment lourds et comme chargés d'orage, nous donnâmes notre troisième grand concert d'abonnement, auquel le roi et la cour assistèrent comme aux autres. En commémoration de la mort de Mendelssohn, j'avais inscrit au programme sa symphonie en la mineur. Elle répondait d'une façon curieuse, même dans ses parties d'une gaieté voulue, à l'angoisse du public pour la famille royale. Je ne cachai pas à Lipinsky mon regret d'avoir si maladroitement composé le programme de ce jour, car à cette symphonie en mineur succédait la cinquième de Beethoven en mineur également.

Le Polonais, spirituel et parfois excentrique, me consola en s'exclamant avec un regard singulièrement narquois : « Bah 1 quand nous aurons joué les deux premières mesures de la symphonie, personne ne saura plus si nous exécutons Mendelssohn en majeur ou en mineur ! »

Ces deux mesures furent heureusement précédées par l'acclamation d'un patriote qui tout à coup cria du milieu de la salle : Vive le roi 1 cri que le public releva avec enthousiasme et ardeur. Lipinsky avait donc raison. La symphonie, avec sa première partie d'une si vibrante émotion, résonna comme un ouragan d'allégresse et elle a dû rarement remuer le public autant que ce soirlà. Ce fut le dernier concert de ce genre que je dirigeai à Dresde.

L'inévitable revirement politique eut lieu peu de temps après. Le roi congédia son ministère et en forma un autre, en grande partie libéral et même composé d'énergiques et véritables amis du peuple qui, dès leur nomination, proclamèrent les mesures à prendre pour l'éla-

Page 1