‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 176 sur 276 · ASSOCIATIONS POLITIQUES · texte numérisé non relu

ASSOCIATIONS POLITIQUES

Tandis que le Parlement de Francfort faisait ses premières armes et qu’on ne savait trop à quoi rimeraient les discours fougueux de ces gens impuissants, je fus fortement impressionné par la tenue de la population viennoise conduite par cette « légion académique » dont la vigueur se révélait si subitement ; elle avait repoussé victorieusement un essai de réaction qui avait réussi à Naples et était encore indécis à Paris. Suffisamment versé dans la psychologie du peuple, je ne comptais guère sur sa raison et sa sagesse et n’avais de foi qu’en la force du fait accompli, né de l’enthousiasme ou de la nécessité absolue. Les journées de Vienne, auxquelles avaient pris part non seulement la jeunesse cultivée mais aussi la classe ouvrière, m’enflammèrent si violemment que je ne pus m’empêcher d’exprimer encore ma façon de penser dans un nouvel appel poétique populaire. Je l’envoyai à la Gazette autrichienne qui le fit paraître avec ma signature en toutes lettres.

Le grand revirement politique avait provoqué à Dresde la fondation de deux associations ; l’une se nommait (( l’Association allemande » et, d’après son programme, elle réclamait « une monarchie constitutionnelle sur les bases démocratiques les plus larges » : sa tendance n’était guère subversive, autrement il ne se serait pas trouvé Édouard Devrient et le professeur Rietschel parmi ses fondateurs. L’autre association, par opposition à la première trop pusillanime, était celle « des patriotes » : les bases démocratiques y jouaient le premier rôle et la « monarchie constitutionnelle » n’y faisait que l'effet d’un ornement.

RŒCKEL AGITATEUR POLITIQUE

Rœckel ayant perdu toute confiance dans la monarchie était devenu membre ardent de cette dernière société. Le pauvre homme se trouvait en fort mauvaise posture. Depuis longtemps déjà, il avait renoncé à arriver à quelque chose comme musicien. Diriger la musique n était plus qu une corvée pour lui et malheureusement elle était si peu rétribuée qu'il n'arrivait pas à en nourrir une famille augmentant chaque année. Les leçons particulières lui inspiraient une répulsion insurmontable et pourtant elles eussent pu être d'un bon rapport à Dresde avec tous ses riches étrangers. Rœckel faisait donc des dettes et tramait une existence pénible. Père d'une nombreuse famille il ne voyait d'autre ressource que d'émigrer en Amérique pour recommencer sa vie comme « farmer » et assurer l'avenir des siens par son inteUigence et le travail de ses mains. Pendant ces dernières années, il ne m'entretenait durant nos promenades que de ses lectures d'ouvrages d'économie rurale. Il employait les leçons qu'il y puisait à essayer d'améhorer sa situation miséreuse. Lorsque vinrent les agitations de 48, il se tourna immédiatement vers le parti sociahste le plus avancé, qui arrivait menaçant de Paris. Toutes ses connaissances s'étonnèrent du grand changement qui s'opéra en lui ; il prétendait avoir soudain découvert sa vraie vocation, celle a d'agitateur ». Sa faconde, qu'ü n'osait pourtant jamais montrer sur la tribune publique, se développait dans l'intimité avec une énergie extraordinaire. Il ne supportait pas la moindre contradiction et il se détournait définitivement de ceux qu'il ne parvenait pas à persuader. A force de creuser jour et nuit les pro-

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