VOYAGE A VIENNE. — BRESLAU
J’envoyai cette lettre à M. de Lüttichau en le priant de la faire parvenir au roi. En même temps, je demandai un court congé qui, par mon absence de Dresde, laisserait à cette effervescence le temps de se calmer. La bienveillance vraiment amicale de M. de Lüttichau me produisit une impression que je ne cherchai pas à lui cacher. Mais quand, plus tard, il ne domina plus la colère que lui avaient causée différentes affaires et aussi mon article absolument mal compris par lui, je me rendis compte que cet homme avait été si concüiant au début, non point par humanité, mais par obéissance à la volonté du roi. Celui-ci résistant à toutes ces cabales et même à M. de Lüttichau, qui voulait mÜnfliger une punition, s’était interposé et avait absolument interdit qu'on vînt désormais l’importuner à mon sujet. Après cette expérience flatteuse, je me crus en droit d’espérer que le roi avait compris ma lettre, et aussi mon article mieux que la plupart des gens.
Nous étions au commencement de juillet. Je décidai de profiter du congé qu’on m'avait octroyé pour me distraire et aller jusqu'à Vienne. Je passai par Breslau où je m'arrêtai chez un vieil ami de notre famille, le chef de musique Mosérius, et restai une soirée chez lui. La conversation fut animée, mais se ressentit malheureusement de l'agitation politique du moment. Ce qui m'intéressa le plus, ce fut sa riche collection d'excellentes copies, si je ne me trompe, des cantates de Sébastien Bach. Ses amusantes anecdotes sur des musiciens, qu'il me raconta avec un humour tout particulier, demeurèrent longtemps dans ma mémoire. Lorsque, dans
M. DE FONTON
le courant de Tété, Mosérius vint à Dresde me rendre ma visite et que je lui jouai au piano une partie de Lohengrin, il m'exprima sur cette composition une admiration et un étonnement bienfaisants. Bien plus tard, j'ai appris qu'il avait parlé de moi en termes désavantageux et ironiques, mais je n'ai pas cherché à approfondir ces racontars et encore moins le caractère de cet homme, car j'étais habitué depuis longtemps à des choses plus incroyables encore.
A Vienne, je me rendis tout d'abord chez le professeur Fischhof ; je savais qu'il possédait de remarquables manuscrits, parmi lesquels me fascinait surtout l'original de la sonate de Beethoven en ut mineur (opus III). Par ce nouvel ami un peu sec, je fis la connaissance de M. Vesque de Pütthngen, le compositeur d'un opéra vulgaire, Jeanne d!Arc, représenté à Dresde. Homme d'un goût prudent, il ne s'était approprié de Beethoven que les dernières syllabes, « Hoven », dont il avait fait son pseudonyme. Nous fûmes un jour invités à dîner chez lui et je découvris que ce patriote qui, paré de la tricolore, suivait avec conviction le courant de l'époque, était un ancien et fidèle serviteur du prince de Metternich.
Je me liai d'une façon intéressante aussi avec M. de Fonton, conseiller d'État et attaché à l'ambassade de Russie à Vienne. En compagnie de Fischhof, je me trouvai souvent dans sa société. Nous faisions ensemble des excursions dans les environs et, pour la première fois, je me heurtai à un des adeptes invétérés du pessimisme qui ne voyait la possibihté du salut public que dans un despotisme absolu. Il écoutait volontiers