PLAN DE RÉFORME THÉÂTRALE
et comprenait sans doute (car il se vantait d’avoir fréquenté les écoles les plus libérales de la Suisse), mes épanchements enthousiastes sur la grande influence d’un idéal artistique agissant sur l’humanité. Il avouait que cet idéal ne pouvait pas être réalisé par le despotisme, mais il ne voyait pas comment mes efforts seraient jamais récompensés. Au champagne, il finit par se dégeler et dans un élan d’humanité, me souhaita du succès pour mes idées. Dans la suite, on m’a raconté la fin très misérable de cet homme dont j’avais admiré les talents et le caractère énergique.
N’entreprenant jamais rien sans but déterminé et sérieux, j’avais résolu cette fois, en venant à Vienne, d’introduire si possible dans cette ville mes idées dé réforme théâtrale. Vienne possédait cinq théâtres de genres divers, mais qui tous marchaient fort mal. Le terrain me parut donc particulièrement propice. J’avais rapidement élaboré le projet d’une sorte de fédération réunissant ces différents théâtres sous la direction de leurs membres actifs et des dramaturges qui travaillaient pour eux. Je m’informai des personnes capables auxquelles je pourrais bien exposer mon plan. Outre M. Frédéric Uhl que je connaissais par Fischhof et qui embrassa activement mes idées, on me nomma un M. Franck (le même, je suppose, qui a publié un grand poème épique intitulé Tannhàuser), et un docteur Pacher, agent de Meyerbeer, d’une renommée douteuse à cause de son talent pour la chicane. Mes élus se réunirent un jour chez Fischhof pour conférer ; le plus sympathique d’entre eux était certainement le docteur Becher, homme très
ENGLAENDER. — GRILLPARZER
cultivé et passionné, le seul qui écouta avec intérêt la lecture de mon projet, quoiqu’il doutât de sa réussite. Je remarquai en lui un décousu et une violence qui me revinrent à la mémoire lorsque peu de temps après j’appris qu’il avait été fusillé pour s’être mêlé aux émeutiers d’octobre à Vienne. Pour le moment je ne recueillis d’autre résultat que la satisfaction d’avoir exposé mon plan de réforme théâtrale à quelques auditeurs. Tous semblaient trouver qu’on avait autre chose à faire que de s’occuper d’aussi paisibles innovations.
ühl crut devoir me donner une idée de ce qui enflammait les cerveaux viennois en m’emmenant dans un club aux tendances avancées. J’entendis là un M. Sigismond Englaender qui, peu après, se fit remarquer par ses écrits politiques. Le sans-gêne avec lequel, lui et d’autres, s’exprimaient sur les personnages les plus craints du gouvernement autrichien, me causa une surprise presque aussi grande que le peu de profondeur de leurs vues pohtiques.
J’allai voir aussi le poète Grillparzer qui par son drame VAncêtre m’avait produit dans mon enfance une impression un peu fabuleuse. Celle d’aujourd’hui fut bien anodine. Ce que je lui expliquai ne parut pas lui déplaire, mais il ne me dissimula pas l’étonnement que lui causaient mes aspirations et ne savait ce que je prétendais attendre de lui. C’est le premier auteur dramatique que j’aie vu dans un uniforme de fonctionnaire.
Après avoir fait dans le même but une visite tout aussi inutile à M. Bauernfeld, je considérai que pour cette fois j’avais assez travaillé à Vienne et ne songeai plus