‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 183 sur 276 · RETOUR A DRESDE · texte numérisé non relu

RETOUR A DRESDE

venait de régler avec le comte Albert Nostitz, qui voyageait avec nous aussi, ses affaires à propos de la statue de Tempereur Charles IV. Son humeur était radieuse, car le fâcheux cours du papier-monnaie autrichien lui valait un gain appréciable sur le change, ses honoraires lui ayant été, suivant contrat, payés en argent. Dans sa satisfaction, il oublia tout préjugé et ne craignit pas de se montrer avec moi en fiacre découvert sur Tassez long parcours du débarcadère à notre demeure ; et pourtant il savait fort bien que ma conduite avait fait scandale à Dresde peu de semaines auparavant.

D'ailleurs, Torage semblait s'être complètement apaisé ; sans qu'il en résultât le moindre trouble, je repris mes fonctions et mon genre de vie habituel. Malheureusement, mes anciennes et étemelles préoccupations pécuniaires reparurent aussi : il me fallait de l'argent et je ne savais où en trouver. Quand, l'hiver passé, on avait répondu par écrit à ma supplique au roi pour une augmentation de traitement, je n'avais, dans ma fureur, pas même bien examiné cette communication. Je la relus donc attentivement ; ma colère et mon humiliation furent inexprimables en constatant que cette fameuse gratification de trois cents thalers ne comptait que pour une année et n'était point régulière, comme je l'avais pensé. Il était trop tard à présent pour réclamer ; il ne me restait plus qu'à me contenter en silence de cette misérable aumône.

Mais les dispositions dans lesquelles j'étais envers M. de Lüttichau subirent de nouveau un revirement complet ; elles étaient devenues meilleures lorsque j'avais pu croire

FAUSSETÉ DE LÜTTICHAU

à sa bienveillance; à présent sa conduite me remplit d'une amertume qui ne me quitta plus. Lüttichau m'avait raconté que les membres de la chapelle royale étaient venus lui remettre une pétition par laquelle ils demandaient mon renvoi : ils considéraient comme une honte de devoir obéir à un chef si fortement compromis. Lui, alors, les avait rappelés à l'ordre et calmés. La façon dont il avait su me raconter cette affaire, en se plaçant sous un jour avantageux, m'avait disposé en sa faveur. Or, ayant eu une exphcation avec les musiciens, j'appris que c'était à peu près le contraire qui était arrivé. On était venu de divers côtés, surtout de la part des fonctionnaires de la cour, pousser les membres de la chapelle à faire la démarche indiquée en les menaçant d être disgraciés par le roi et soupçonnés d'opinions subversives s'ils n'obéissaient pas. Craignant les mauvaises suites possibles de ces macliinations, les musiciens avaient envoyé une députation à leur chef pour 1 assurer qu en tant que corporation artistique, ils ne ressentaient nullement le besoin de se mêler de choses qui ne les regardaient point.

La dernière auréole dont mon ancien attachement entourait M. de Lüttichau s'évanouit définitivement, et il ne me resta que la confusion de m'être laissé berner par ses fausses démonstrations. Je souffris moins de l'affront qui m'avait été fait que de ne pouvoir plus user de mon influence sur cet homme pour l'améhoration du théâtre. Aussi me sentis-je de moins en moins porté à user d'égards pour garder une situation de maître de chapelle si maigrement rétribuée. Dès ce moment, je ne

demeurai dans cette malheureuse place que poussé par la cruelle nécessité. Je ne fis rien pour empirer ma position, mais rien non plus pour en assurer la durée. Tout d'abord, il me fallait tâcher de me remettre de mes espérances déçues et chercher à augmenter mes revenus. J'eus l'idée d'aller trouver J^iszt et de lui demander conseil.

Peu de temps après les inquiétantes journées de mars et peu avant l'achèvement de ma partition de LohengrlUy Liszt m'avait causé l'agréable surprise de venir me voir. Il arrivait de Vienne où il avait assisté aux barricades et retournait à Weimar pour s'y établir définitivement. Nous avions passé alors une soirée chez Schumann ; on y avait fait de la musique, mais finalement Liszt et Schumann ayant eu une discussion à propos d'une divergence d'opinion sur Mendelssohn et Meyerbeer, il en était résulté une véritable dispute et Schumann, en colère, s'était enfermé assez longtemps dans sa chambre à coucher. Au retour, Liszt et moi, nous avions beaucoup ri de l'embarras où nous avait mis la mauvaise humeur de notre hôte. J'ai rarement vu Liszt d'une telle gaieté que cette nuit-là. Malgré le froid piquant et le mince habit noir dont il était vêtu, il nous avait accompagnés, le violoniste Schubert et moi, jusqu'à nos logis respectifs.

Je profitai des quelques jours de liberté de ce mois d'août pour faire une excursion à Weimar où je trouvai Liszt vivant dans des conditions extraordinairement favorables sous la haute protection du grand-duc. Quoiqu'il ne pût m'aider que par une recommandation qui ne servit du reste à rien, je gardai de ma visite chez cet homme bienveillant et cordial une impression d'encouragement.

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