‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 184 sur 276 · CIRCULAIRE A MES CRÉANCIERS · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE A MES CRÉANCIERS

Revenu à Dresde, je m'accommodai tant bien que mal de mon sort, et ne voyant plus d'autre expédient, j'envoyai à mes créanciers, qui étaient en réalité mes amis, une circulaire où je leur exposais franchement ma situation. Je les priais d'attendre que ma fortune prît une autre tournure, car il m'était impossible de les rembourser avant. En consentant à ne pas entreprendre de démarches contre moi, ils coupaient court aux intentions hostiles que je soupçonnais avec raison chez mon directeur général : il aurait été enchanté de profiter de l'animosité de mes créanciers pour me jouer un mauvais tour. On aquiesça sans hésitation à ma demande ; mon ami Pusinelli et ma vieille amie maternelle Mme Klepperbein se déclarèrent même prêts à renoncer complètement à leur avoir. Un peu tranquiUisé, et assuré d'autre part que M. de Lüttichau ne pourrait pas m'attaquer dans ma position, que j'étais donc hbre de quitter ou de garder à mon gré, je continuai à remphr strictement mes fonctions de maître de chapelle et repris mes études avec plus d'ardeur que jamais. /

J'assistd dans ces conditions au développement singuher de la destinée de mon ami Rœckel. De nouvelles rumeurs s'élevant chaque jour et annonçant un coup d’État réactionnaire et d'autres répressions, Rœckel crut de son devoir d'élaborer un appel préventif et motivé aux soldats de l'armée saxonne. Il le fit imprimer et distribuer en de nombreux exemplaires. C'était un acte révolutionnaire trop flagrant pour le ministère pubhc On arrêta Rœckel, qui passa trois jours à la Conciergerie, jusqu'à ce que l'avocat Minkwitz eut réuni pour lui les

RŒCKEL JOURNALISTE

mille thalers de caution. Puis on lui intenta un procès de haute trahison. Lorsqu'il rentra chez lui où l'attendaient avec anxiété sa femme et sa famille, le Comité des patriotes organisa une petite manifestation publique. On traita ouvertement le hbéré de combattant pour le peuple. Mais la direction le suspendit provisoirement de ses fonctions et, enfin, lui donna son congé définitif.

Alors Rœckel laissa pousser toute sa barbe et commença sur-le-champ la publication d'une feuille populaire qu'il rédigea et dont le succès, pensait-il, le dédommagerait de la perte de son traitement. Il loua un local d'expédition à la « Brüdergasse ». Ce journal attira vraiment tous les regards sur son rédacteur, qu'on apprit à connaître sous un jour nouveau. Roeckel ne se perdait jamais dans les nuages ou les belles phrases ; il se restreignait aux questions les plus pressantes touchant le bien public ; après les avoir discutées posément, il en tirait des conclusions utiles aux intérêts supérieurs. Chaque article était bref et ne renfermait rien d'inutile ; tous étaient si clairs qu'ils devenaient instructifs et compréhensibles aux esprits les moins cultivés. Pénétrant jusqu'à la substance des choses, il se bornait au mot propre sans employer ces périphrases qui amènent tant de confusion dans les têtes illettrées. Il se créa ainsi un assez grand cercle de lecteurs ; mais le prix modique de cette feuille hebdomadaire ne lui procurait pas un gain suffisant. D'autre part, il devait bien se dire que si la réaction revenait au pouvoir, elle ne lui pardonnerait pas ce joumahsme populaire. Son frère cadet, en visite à Dresde à cette époque, déclara nettement qu'il se

UTOPIES DE RŒCKEL

voyait forcé d’accepter en Angelterre une place de professeur de piano, désagréable mais lucrative, rien que pour être en état de soutenir la famille de Rœckel, lorsque celui-ci aurait fini aux galères ou à la potence.

Le temps de Rœckel étant absorbé par tous les comités possibles, je ne le voyais plus guère qu’à de rares promenades, pendant lesquelles je me livrais à des discussions fort spéculatives avec cet homme bizarre et agité dont l’esprit, malgré tout, demeurait clair et réfléchi. Il rêvait la réorganisation complète des conditions civiles telles qu’elles existaient, en transformant leurs bases sociales. S’appuyant sur les leçons de Proudhon et d’autres socialistes, il voulait détruire la puissance du capital par la production du travail et construire un monde moral nouveau; par ses affirmations attrayantes il finit par me gagner à ses idées. Si bien que moi aussi je me surpris réalisant mon idéal artistique dans le monde de Rœckel. Deux de ses points de vue me frappèrent particulièrement. Le mariage comme nous le connaissons ne devait plus exister à l’avenir. Je lui demandai comment il se représentait nos relations toujours changeantes avec des femmes qui se conduiraient de façon certainement douteuse? Il me répondit un peu indigné, quoique bienveillant, que nous ne pouvions pas nous faire une idée de ce que sont en réalité la pureté des mœurs et les rapports entre les sexes aussi longtemps que nous ne nous serions pas libérés du joug des métiers, des classes et autres obligations. Je n’avais qu’à réfléchir à ce que pourrait faire le seul amour d’une femme pour un homme lorsque auraient disparu les préoccupations d’argent, de rang,

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