‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 185 sur 276 · PLAN D’UN THÉÂTRE NATIONAL · texte numérisé non relu

PLAN D’UN THÉÂTRE NATIONAL

les préjugés de famille et les contraintes qui en résultent.

Une autre fois je lui demandai où il trouverait les hommes qui voulussent se livrer à un travail intellectuel ou artistique lorsque tous seraient réduits au même état d'ouvriers. Il me répliqua que précisément le fait que tous prendraient leur part de besogne, selon les forces et le talent de chacun, ferait disparaître totalement ce que la loi du travail a de pénible et de dur : travailler ne serait finalement plus que s'occuper dans un sens nécessairement artistique. N'est-il pas prouvé dès maintenant que le champ sur lequel peine un seul paysan rapporte moins que lorsqu'il est cultivé par plusieurs mains? Ces ülusions, que Rœckel m'exposait avec une emphase superbe, me portaient à réfléchir moi-même et même à vouloir coopérer à l'édification d'une société qui répondrait à mon idéal artistique le plus élevé.

Avant tout, je dirigeai mes pensées vers ce qui me touchait de plus près, vers le théâtre. L'impulsion m'en venait du dedans et du dehors. La toute démocratique et récente loi saxonne sur l'élection des députés faisait prévoir un renouvellement de la représentation nationale. Presque partout, on choisissait des députés absolument radicaux ; on devait donc s'attendre à des changements extraordinaires dans l'économie gouvernementale. Ainsi il semblait décidé qu'on soumettrait la hste chdle du roi à une révision sévère : tout superflu devait être supprimé et le théâtre était menacé de se voir enlever la subvention qui se trouvait sur la hste civile, car on considérait cette institution comme inutile et réservée seulement à la partie corrompue de la société.

VON DER PFORDTEN

Dans Tintérêt du théâtre et vu Timportance que je lui reconnaissais, je me sentis donc appelé à fournir aux ministres les explications qu'ils pourraient donner aux députés pour leur démontrer que le théâtre, s'il n'était, par son activité actuelle, pas digne d'un sacrifice quelconque de la part de l'État, deviendrait plus mauvais encore et d’une tendance plus dangereuse pour les moeurs pubhques si le gouvernement renonçait à une surveillance que la rehgion et l'école étaient en droit d'exiger.

Toute la question se réduisait pour moi à fixer les lignes principales d'une organisation par laquelle serait assurée la réahsation des plus nobles tendances artistiques. J'esquissai donc un plan qui permettait, avec la somme allouée jusqu’alors sur la liste civile, de créer un Théâtre national du royaume de Saxe et de l'entretenir. J'indiquai avec une telle précision les détails soigneusement combinés de mon projet, que je voyais la possibihté pour les ministres de s'en servir comme guide lorsqu'ils exposeraient cette question aux Chambres.

Il s'agissait donc de me mettre en rapport avec un membre du gouvernement. Il me parut naturel de m'adresser au ministre des cultes qui, à cette époque, était M. von der Pfordten. Celui-ci avait bien la réputation d'être un pohtique trop souple et cherchant à faire oubher l'origine de son élévation, qu'il devait aux troubles récents; mais ayant été professeur, il passait pour un homme avec lequel je pourrais m'entretenir du sujet qui me tenait à cœur. Malheureusement, j'appris que les instituts artistiques du royaume (dont le théâtre) étaient du ressort du ministère de l'intérieur. Ce fut donc à l'hon-

Page 1