PREMIÈRE DE « RIENZI »> (20 OCTOBRE 1S
Rtenzi. Pour mes opéras suivants, le souci trop compréhensible de veiller à la réussite de la représentation m’a toujours tellement absorbé, que je n’arrivai plus à une jouissance quelconque ou même à la possibilité d’observer l’accueil que me faisait le public. Ce que j’ai ressenti, bien des années après, à la répétition générale de Tristan et Iseiilt, dans des conditions exceptionnelles, est trop différent de l’impression que m’a laissée la première de Rienzi, pour pouvoir être mis en parallèle.
Du succès, j’en étais sûr d’avance ; mais qu’on se soit montré à moi si positivement favorable, c’est une étonnante exception, les spectateurs, dans les villes comme Dresde, n’étant jamais à même de se prononcer sur une œuvre nouvelle après la première audition ; ils demeurent généralement froids et perplexes, en présence d’ouvrages d’auteurs inconnus. Dans le cas présent, le public eut pour ainsi dire la main forcée par les rapports enthousiastes que le personnel du théâtre avait répandus par la ville. Toute la population attendait fiévreusement de voir cette merveille.
Je pris place dans une baignoire avec Minna, ma sœur Clara et la famille Heine, et lorsque je cherche à évoquer l’état dans lequel se trouvait mon esprit ce soir-là, je ne ressuscite que les sensations d’un rêve. Je n’éprouvais ni joie ni souci ; mon œuvre m’était devenue étrangère, mais la salle bondée m’inspirait une vraie peur et je ne me sentais pas le courage de jeter un regard sur la foule. Elle agissait sur moi comme un phénomène naturel, à peu près comme une forte pluie d’orage, et je m’abritais dans le coin le plus reculé de la loge, ainsi que sous
SUCCÈS DE ff RIENZI
un toit protecteur. Je ne m’aperçus pas qu’on applaudissait et, lorsque à la fin des actes je dus aller saluer le public qui m’acclamait avec frénésie, il fallut que chaque fois l’ami Heine me poussât de force sur la scène. J’étais préoccupé d’une inquiétude croissante : j’avais remarqué qu apres le deuxième acte déjà, il était aussi tard que SI Ion avait joué par exemple Jiobm des Bois d’un bout à l’autre. Quand se termina le troisième acte, particulièrement étourdissant à cause de son tumulte guerner, il était indéniablement dix heures. La représentation avait donc duré quatre heures déjà. Je fus pris un reel desespoir et ces rappels nombreux de la part des spectateurs ne me parurent qu’une manifestation de politesse : sans doute, on devait penser qu’on en avait assez vu pour ce soir et l’on allait partir en masse. Comme nous avions encore deux actes à entendre, je me persuadai que nous n’arriverions pas à jouer la pièce jusqu’au bout et je donnai libre cours à ma contrition. Pourquoi n avais-je pas compris à temps la nécessité des coupures? Maintenant, je me trouvais dans le cas fabuleux d’avoir composé une œuvre qui plaisait énormément comme telle, mais qu’il était impossible de mener à bonne fin à cause de sa ridicule longueur. Les acteurs, il est vrai, continuaient à jouer avec entrain ; Tichatschek devenait même e plus en plus ardent et passionnant, mais je croyais que c’était de leur part une affectueuse jonglerie pour
m abuser et me cacher le scandale qui aUait éclater inévitable. "
Mon étonnement à constater qu’au dernier acte, vers minuit, le public était encore au grand complet, devint