‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 193 sur 276 · PLAN DE LA « MORT DE SIEGFRIED · texte numérisé non relu

PLAN DE LA « MORT DE SIEGFRIED

germe la réconciliation qu'eût, peut-être, amenée une belle représentation de Lohengrin. Dès lors je tournai le dos au théâtre, me laissant aller à mon indifférence pour tout ce qui eût pu consolider ma place de maître de chapelle, et me vouant à la conception de projets artistiques impossibles à réaliser sur les théâtres d'alors.

Je me mis donc à exécuter le plan que depuis si longtemps et avec tant de crainte j'avais ébauché sur la Mort de Siegfried. Ce faisant, je ne pensais ni au théâtre de Dresde ni à aucun théâtre royal quelconque; je ne voulais qu'entreprendre quelque chose qui me délivrât à jamais des conditions absurdes où je me trouvais. Comme il n'y avait plus moyen de m'adresser à Rœckel, je lus mon poème à Édouard Devrient, la seule personne avec qui je pusse m'entretenir encore de questions d'art dramatique. Il m'écouta étonné et comprenant que je cherchais à sortir du genre théâtral moderne et des espoirs qui s'y rattachaient, il ne me donna naturellement pas raison. Il s'efforça pourtant de se pénétrer de mon œuvre et de rechercher si elle ne serait pas exécutable, malgré son étrangeté. Et il s'y mit si sérieusement qu'il me rendit attentif à un défaut : j'avais trop bonne opinion du pubhc en le croyant capable de compléter par la pensée tout ce qui manquait à mes courtes indications épiques. Il me fit remarquer qu'avant de voir Siegfried et Brimehilde en conflit, il fallait connaître les rapports heureux qu'ils avaient eus ensemble auparavant. J'avais, en effet, fait débuter le poème de la Mort de Siegfried par les scènes qui forment aujourd’hui le premier acte du Crépuscule des Dieux, et tout ce qui con-

Edouard dkvrient

cerne la liaison antérieure de Siegfried et de Brunehilde n'était indiqué que dans un dialogue lyrico-épique entre réponse abandonnée et la troupe des Walkjmes passant devant son rocher. L'observation de mon critique me donna immédiatement l'idée des scènes qui composent maintenant le prologue du drame.

Mes relations avec Édouard Devrient devinrent de plus en plus agréables. Souvent il invitait chez lui un cercle choisi d'auditeurs pour des lectures dramatiques auxquelles j'assistais volontiers, car, à mon étonnement, le lecteur faisait preuve d'un talent qui lui manquait sur la scène. Il m'était consolant aussi de trouver quelqu'un qui me comprît, quand je lui parlais de la brouille funeste qui nous divisait, le directeur général et moi. Devrient paraissait prendre grand intérêt à une réconcihation possible, malgré le peu d’espoir que je lui laissais à ce sujet.

A l'approche de l'hiver, la cour était rentrée à Dresde ; elle venait souvent au spectacle et je reçus à diverses reprises des marques de son mécontentement. Il parut une fois à la reine que j'avais « mal dirigé » la Norma et une autre fois que dans Robert le Diable je n'avais pas « battu en mesure ». M. de Lüttichau étant chargé de me faire part de ces réprimandes, l'entretien qui en résultait n'était guère fait pour nous rapprocher.

Cependant je ne croyais pas que les choses arriveraient au pire ; la fermentation était générale et l'inquiétude régnait partout. Sans doute la réaction qui se préparait n'était pas encore assez sûre de sa victoire pour ne pas éviter tout éclat. Ainsi notre direction générale ne mit

THÉODORE UHLIG

point d'obstacle à ce que les membres de la chapelle royale, obéissant à l'esprit de l'époque, se constituassent en une société ayant pour but de veiller à leurs intérêts civiques et artistiques. Un musicien, nommé Théodore Uhlig, y déployait une activité particulière. C'était un jeune violoniste n'ayant guère plus de vingt ans et d'un visage remarquablement noble, intelligent et doux; il se distinguait de ses collègues de l'orchestre par son sérieux et la fermeté de son caractère. En diverses occasions où il avait fait preuve d'un coup d'œil juste, je l'avais remarqué, et j'avais apprécié aussi ses larges connaissances en musique. Je ne tardai pas à le choisir pour m'accompagner dans les promenades où autrefois Rœckel avait marché à mes côtés ; son esprit éveillé et son ardent désir de s'instruire me le rendaient sympathique.

Or, il me pria un jour de me montrer et de prendre la parole dans une des réunions de leur société, afin d'animer et de rendre plus féconds les efforts vraiment louables des musiciens. Ceux-ci m'écoutèrent avec la plus grande attention quand je leur résumai le rapport sur la réforme de l'orchestre que le directeur général n'avait pas accepté, l'année d'avant. Après leur avoir développé mes intentions et mes plans, je leur dis qu'ayant perdu tout espoir d'obtenir personnellement quoi que ce fût de l'intendance, je leur conseillais de prendre eux-mêmes l'initiative de la réforme. Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme.

Si M. de Lüttichau permettait aux musiciens de se réunir en séances quelque peu démocratiques, il ne man-

COLÈRK DE M. DE LÜTTICHAU

quait pas de se tenir au courant des mouvements révolutionnaires de la société : il avait ses espions, entre autres un corniste du nom de Léwy, homme dégoûtant, honni de tous les musiciens, mais grand protégé de Tintendance. Mes paroles furent donc rapportées (avec exagération sans doute) à M. de Lüttichau, qui trouva le moment venu de me faire sentir derechef son autorité. Je fus appelé officiellement chez lui et dus subir le gros courroux que lui avaient causé quelques-unes de mes actions ; il me fit voir aussi qu'il était au courant du plan de réforme que j'avais proposé au ministère et m'accusa de vouloir le supplanter.

Je ne me gênai plus alors pour lui dire ma façon de penser sur nos rapports réciproques et, comme il me menaçait de s'adresser au roi et de réclamer mon renvoi, je lui répliquai que je n'avais nul souci de sa menace, qu'au contraire, je souhaitais qu'ill'exécutât, car je comptais sur la justice du monarque, qui écouterait ma défense aussi bien que l'accusation ; je ne voyais même pas de meilleur moyen pour parvenir à Sa Majesté et lui expliquer ce dont j'avais à me plaindre, tant pour moi-même que pour les arts et le théâtre. Cette réponse ne fut pas du goût de M. de Lüttichau qui me demanda comment il fallait donc s'y prendre pour s'entendre avec moi, puisque j'allais jusqu'à prétendre (c'était son expression) qu'il était un franc vaurien. Nous nous quittâmes en haussant les épaules.

Mon ancien protecteur parut cependant avoir souci de mes incartades ; il s'adressa à Édouard Devrient, qu'il savait posé et raisonnable, afin que celui-ci usât de son

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