‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 196 sur 276 · MICHEL BAKOUNINE · texte numérisé non relu

MICHEL BAKOUNINE

vie, sauver cette symphonie. Peu de semaines après, il semblait en vérité que la « conflagration universelle » s’allumait dans les rues de Dresde et que Bakounine y prenait les fonctions d’artificier en chef.

Je connaissais depuis quelque temps cet homme extraordinaire et j’étais entré de façon bizarre en rapports avec lui. Autrefois déjà, son nom m’avait frappé dans les journaux à propos de faits surprenants. Par exemple, quoique Russe, il avait paru à Paris dans une réunion de Polonais et avait déclaré qu’il importait peu d’être Russe ou Polonais : il s’agissait avant tout d’être homme libre. Plus tard, Georges Herwegh m’a raconté qu’à cette même époque, à Paris, Bakounine avait renoncé à tous les revenus qu’il tenait de sa famille, fort bien située en Russie, et qu’un jour il avait donné à un mendiant des boulevards les deux francs qui constituaient toute sa fortune : il lui était pénible de savoir la hberté de son existence entravée par un dernier souci de prévoyance.

La présence de Bakounine à Dresde me fut révélée per Rœckel, chez lequel il logeait. Mon ami, qui menait déjà sa vie désordonnée, m’invita à faire la connaissance du révolutionnaire. Celui-ci était poursuivi par le gouvernement autrichien pour avoir pris part aux événements de Prague de l’été 1848, ainsi qu’au congrès slave qui les avait précédés. Ne voulant pas s’éloigner trop de la Bohême, Bakounine restait donc à Dresde, mais se faisait une règle d’être prudent.

La sensation produite par lui à Prague était due à l’appel qu’il avait adressé aux Tchèques et dans lequel il leur conseillait de ne pas chercher de secours auprès des Russes

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contre la germanisation qui les inquiétait, mais bien plutôt de se défendre par le feu et T épée de Tinfluence de ces Russes comme de tout autre peuple tyrannisé par le despotisme. Une connaissance superficielle des tendances de Bakounine avait suffi à dissiper les préjugés nationaux que les Allemands avaient eus contre lui. Lorsque je le vis en personne, végétant sous la faible protection de Rœckel, je fus d’abord étonné de l’étrange et imposante personnalité de cet homme, alors dans la pleine vigueur de la trentaine. Tout en lui était colossal et d’une force naïve. Je ne crois pas qu’il se soit jamais soucié de moi : au fond il ne recherchait plus guère les intellectuels. Ce qu’il voulait, c’était des natures énergiques et prêtes à l’action. Mais (je m’en suis aperçu dans la suite), il était lui-même plus versé dans la théorie de la dévastation que dans sa pratique et il se plaisait surtout à parler et à discuter ; il s’était accoutumé à socratiser, et, allongé sur le canapé de son hôte, il aimait à débattre avec des interlocuteurs divers les problèmes de la révolution. Dans ces joutes oratoires, il demeurait toujours vainqueur, car il était impossible de se défendre contre les arguments qu il avançait avec la plus grande assurance et qui atteignaient les dernières hmites du radicahsme.

Dès le premier soir que nous fîmes connaissance, il me raconta sa vie. Officier russe de grande famille, et étouffant sous le joug étroit du militarisme, il avait été poussé par la lecture de Rousseau à saisir le prétexte d’un congé pour fuir en Allemagne. A Berhn, il s’était jeté sur l’étude de la .philosophie avec l’ardeur d’un barbare qui s’éveille à la civilisation. La philosophie de Hegel dominait alors ;

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il s*en appropria si bien la discipline que, par un essai écrit et conçu dans la dialectique sévère du maître, il désarçonnait les disciples les plus célèbres de Hegel. Après avoir ainsi, comme il disait, rebuté la philosophie, il était allé prêcher le communisme en Suisse ; puis, passant par la France et TAllemagne, il était revenu à la frontière des pays slaves dont il attendait (parce que moins gâtés par la civilisation) la régénération du genre humain. Il basait ses espérances sur le caractère slave qui était le plus prononcé dans le type national russe. Le trait principal de ce caractère, il croyait le reconnaître dans la fraternité naïve dont fait preuve le paysan russe et dans la haine naturelle qu'il a contre le seigneur qui l'opprime : instinct de l'animal mordant l'homme qui le torture. A l’appui de son opinion, Bakounine alléguait aussi le goût enfantin et diabolique du peuple russe pour le feu, goût sur lequel Rostopchine déjà avait combiné son stratagème contre Napoléon, lors de l'incendie de Moscou. Bakounine pensait qu'il suffirait de persuader au moujik chez lequel, malgré l'oppression, la bonté native était demeurée indemne que l'incendie des châteaux seigneuriaux était juste et œuvre agréable à Dieu, pour provoquer un mouvement général dont résulterait tout au moins la destruction de ce qui, aux yeux mêmes du plus profond philosophe de l'Europe civihsée, forme la source de la misère du monde moderne. Mettre cette force en branle semblait à Bakounine une tâche digne d'un homme raisonnable. Et tandis qu'il prêchait à sa façon ces terribles principes, il ne cessa, durant toute une heure, de préserver ses yeux souffrants de l'éclat

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de la lampe en s’aidant de sa large main comme d’un écran.

Cet anéantissement de toute civilisation excitait son enthousiasme ; pour y arriver, il voulait user de tous les leviers politiques possibles et cette utopie formait le sujet de sa conversation, où parfois se mêlait une gaieté ironique. Bakounine recevait les représentants de toutes les nuances révolutionnaires, mais il attirait spécialement les Slaves, car il pensait les employer le plus utilement à la démolition du système russe. Il n’avait aucune confiance dans les Français, malgré leur république et leur socialisme à la Proudhon. Sur les Allemands, il ne donna jamais son opinion. La démocratie, la république et tout ce qui leur ressemble ne lui paraissait pas digne d’attention, et, de sa critique impitoyable, il écrasait les objections de ceux qui songeaient à reconstruire ce qu’on aurait détruit. Je me souviens qu’un Polonais, effrayé de ses théories, observa qu’une organisation de l’État serait pourtant nécessaire pour préserver du pillage le particulier qui avait cultivé son champ. Bakounine lui répliqua : « Tu n’auras donc qu’à élever soigneusement une barrière autour de ton champ et à recréer la pohce. » Le Polonais se tut, interdit.

En guise de consolation, le révolutionnaire expliquait que le monde nouveau se reconstituerait de lui-même. Nous n’avions à nous préoccuper que d’une chose : D’où viendrait la force destructive? Y avait-il peut-être quelqu’un d’assez fou pour se figurer qu’il survivrait au grand cataclysme? Qu’on se représente donc l’Europe avec Pétersbourg, Paris et Londres changés en monceaux de ruines :

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peut-on supposer qu'en face de ces décombres gigantesques, les incendiaires auront encore conscience d'euxmêmes? Mais, à ceux qui se déclaraient prêts à se dévouer, Bakounine, pour les troubler, signifiait que le plus grand ennemi n'était point le prétendu tyran, mais bien le philistin repu dont le type parfait était représenté par le pasteur protestant. Bakounine ne voulait croire à l'humanité de ce dernier que lorsqu'il l'aurait vu livrer aux flammes sa propre cure, sa femme et ses enfants.

De telles assertions me déconcertèrent d'autant plus que Bakounine se révéla homme sensible et aimable. Il semblait prendre part à toutes mes préoccupations et à toutes mes inquiétudes sur le péril perpétuel que couraient mes projets artistiques. Cependant il refusa d'en entendre le détail. Il ne voulut pas connaître non plus mes travaux sur les Niehelungen, Séduit par la lecture des Évangiles, j'avais tracé à cette époque le plan d'une tragédie destinée à la scène idéale de l'avenir : Jésus de Nazareth. Bakounine me pria de lui en épargner le récit, et comme, par quelques indications orales, je tâchais de l'y intéresser, il me souhaita bonne chance en me priant vivement de représenter Jésus comme un être faible. Quant à la musique, il me conseilla de faire toutes les variations possibles sur cette unique pensée : Le ténor devait chanter : « Tuez-le », le soprano : « Pendez-le », tandis que la basse répétait : « Feu ! Feu ! »

Pourtant cet homme monstrueux me procura un sentiment de satisfaction le jour où je parvins à lui faire écouter les premières scènes de^mon Fliegender Hollaender. Ayant joué et chanté, je m'étais arrêté un mo-

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ment, lorsque Bakounine, qui avait été plus attentif que nul autre, s'écria : « C'est merveilleusement beau ! » et demanda que je continuasse.

Comme il menait la triste existence de l’homme obligé de se cacher sans cesse, je l’invitais souvent le soir chez nous. Ma femme lui offrait à souper de la viande froide et de fines tranches de saucisson. Mais au lieu d'en faire de parcimonieux sandwiches à la mode saxonne, notre convive engloutissait tout en une fois. Constatant l'ahurissement de Minna, j'eus la faiblesse de faire remarquer à mon hôte comment on se servait chez nous... alors il m'avoua en souriant qu'il était déjà rassasié et qu'on pouvait bien lui permettre de manger à sa façon. La manière de boire dans nos petits verres le surprit de même. Il lui répugnait de prendre le vin en petites doses bourgeoisement distribuées, afin de faire durer la jouissance qu'on ressent à satisfaire le besoin de boire de l'alcool ; un bon coup d'eau-de-vie, prétendait-il, répond infiniment mieux à ce besoin. Il éprouvait d'ailleurs la plus grande antipathie pour la modération calculée qui prolonge la jouissance ; un homme vraiment homme ne recherche que l'apaisement du besoin. La seule et unique jouissance digne de l'homme et de la vie, c'est l'amour.

Ce trait et beaucoup d'autres encore me prouvaient que chez cet homme singuher, une barbarie ennemie de toute civilisation s'unissait aux exigences du plus pur idéahsme ; aussi les impressions que je recevais de lui passaient - elles de l'effroi involontaire à l'irrésistible attrait. Il aimait m’accompagner dans mes promenades solitaires; ne craignant pas d'y rencontrer des espions.

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il était bien aise de se donner le mouvement nécessaire à sa santé. Mes tentatives pour lui faire comprendre mon idéal artistique restèrent sans résultat aussi longtemps que nous ne quittâmes pas le terrain de la discussion. Tout lui semblait prématuré et il ne voulait point admettre qu*on pût baser les lois de Tavenir sur les besoins de la mauvaise société présente, car cet avenir serait la résultante d*une organisation toute difïérente du monde social. Comme il n'avait en vue que la destruction et rien que la destruction, je finis par me demander comment mon bizarre ami songeait à mettre cette destruction en œuvre. Alors, et ainsi que je l'avais pressenti, je constatai clairement le p>eu de fondement des hypothèses sur lesquelles reposait son plan d'action.

Si mes espérances d'une régénérescence artistique de l'humanité me faisaient paraître à ses yeux homme peu pratique et dans les nuages, ses suppositions en ce qui concernait l’indispensable destruction de toutes les institutions civilisées étaient au moins aussi peu fondées.

A première vue, il est vrai, Bakounine paraissait former le centre d'une conspiration universelle, mais je m'aperçus finalement que tous ses projets n'aboutissaient qu'à de vagues desseins de révolution semblable a celle de Prague, mise en scène par quelques étudiants seulement.

Lorsque Bakounine jugea le moment propice, il s'apprêta à se rendre dans cette ville : le voyage n'était pas sans danger et notre conspirateur dut se munir du passeport d'un commerçant anglais. Il fut obligé aussi de sacrifier à la civilisation bourgeoise son énorme chevelure bouclée et sa longue barbe et, comme on ne pouvait

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