‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 197 sur 276 · CATASTROPHE PROCHAINE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE PROCHAINE

avoir recours au coiffeur, Rœckel se chargea de la besogne de Figaro. Quelques amis assistèrent à Topération ; elle s’exécuta au moyen d’un rasoir émoussé et le patient seul fut insensible aux souffrances occasionnées par la manœuvre. On se sépara de Bakounine avec la pensée de ne plus le revoir vivant. Huit jours après, il était de retour et reconnaissait qu’il avait été mal renseigné sur les affaires de Prague et la poignée de blancs-becs qui les menaient. Il s’attira là-dessus les railleries affectueuses de Rœckel et acquit parmi nous la réputation d’un conspirateur en paroles. Plus tard, toutes ses suppositions sur le peuple russe se sont montrées aussi dépourvues de fondement que son espoir dans les jeunes révolutionnaires de Prague. Il s’était créé une renommée d’individu extrêmement dangereux par les opinions subversives qu’il énonçait quelquefois; mais jamais il ne sut mettre ses principes en pratique.

Toutefois, je constatai, de mes propres yeux pour ainsi dire, que sa conduite ne fut jamais guidée par les intérêts de sa propre personne, comme c’est souvent le cas chez ceux qui ne croient pas aux théories qu’ils professent. Ce fut à l’occasion de la malheureuse insurrection de mai 1849.

Durant l’hiver de cette année, ma situation et mon humeur avaient été diversement influencées par la profonde fermentation qui régnait partout. Ma seule occupation artistique avait été d’esquisser vers le nouvel an ce drame en cinq actes : Jésus de Nazareth. A partir de ce moment, je passai mon temps à ruminer et à m’agiter dans l’attente des choses à venir. J’avais nettement cons-

LE « TANNHÂUSER »> A WEIMAR

cience que mon activité artistique à Dresde touchait à sa fin ; ma place me pesait et je comptais sur les événements pour m'en délivrer. La situation politique de l'Allemagne et de la Saxe devait aboutir à une catastrophe : cette catastrophe approchait chaque jour et je me plaisais à unifier mon sort personnel au sort du monde. On s'attendait d'un moment à l'autre à la lutte décisive, car la réaction levait la tête et semblait vouloir précipiter le dénouement. Je n'étais pas assez exalté pour être tenté d'y prendre une part active, mais j'inchnais à me laisser entraîner par le courant des événements où qu'il me conduisît.

A cette époque précisément, un fait nouveau, accueilli d'abord par un sourire d'incrédulité, parut devoir amener un changement dans ma destinée. De Weimar, Liszt m'annonça pour le mois de mars une^représentation de Tannhàuser, sous sa direction. C'était la première fois qu'on jouait mon œuvre ailleurs qu'à Dresde. Liszt m'avait très modestement fait part de cette entreprise comme répondant à son désir personnel. Afin de s'assurer un" bon résultat, il avait engagé Tichatschek pour les deux premières représentations.

A son retour, le ténor me raconta le vrai succès qu'avait eu l'opéra à Weimar et j'en fus réellement surpris. Avec mes honoraires, le grand-duc m'envoya une tabatière en or dont je me suis servi jusqu'enji864. Tout cela me parut nouveau et singuher et j'étais tenté de ne voir dans cet épisode qu'une conséquence de l'amitié que m'avait vouée un grand artiste. « A quoi cela me sert-il maintenant? me demandai-je, n'est-ce pas trop tôt ou trop tard? »

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