AUX BARRICADES
par le bras : il s'efforçait de marcher rapidement, bien que sa jambe droite n'obéît plus à sa volonté. Quelques voix crièrent : « Mais il saigne 1 » et j'aperçus les gouttes de sang qu'il laissait sur son passage. Cette vue m'émut fortement et je compris soudain le cri qui résonnait autour de moi : « Aux barricades ! Aux barricades ! » Machinalement je suivis le courant qui rebroussait vers l'arsenal et le Vieux-Marché. Au milieu de la foule agitée, j'aperçus un groupe qui avançait en prenant toute la largeur de la rue Rosmarin et me rappela avec une certaine exagération la société à laquelle j'avais dû procurer une fois des entrées de faveur pour Rienzi. Il s'y trouvait aussi un bossu qui me fit penser au scribe Vansen dans Egmont de Goethe. Lorsque le cri séditieux : Aux barricades ! retentit, je le vis se frotter les mains de plaisir : enfin, après une si longue attente, la révolution était là.
Je me souviens fort bien d'avoir été attiré par ce que ce spectacle avait d'extraordinaire, sans éprouver pourtant le désir de me mêler aux combattants. Cependant leur exaltation finit par me gagner et s'accroissait à chaque pas. Je suivis donc la troupe des forcenés jusque dans la salle du Conseil municipal. Là, on eût dit qu'il s'agissait d'une affaire arrangée avec les représentants de la ville. Je pénétrai ensuite par les salles des séances et il me parut qu'il y régnait une désorganisation et une perplexité générales. La nuit venant, je me décidai à retourner lentement vers mon logis situé dans le quartier éloigné de Friedrichstadt et passai sur les barricades qui avaient été rapidement élevées à l'aide des échoppes du marché. Le lendemain matin, je revenais au centre de la ville