‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 204 sur 276 · MES AFFICHES RÉVOLUTIONNAIRES · texte numérisé non relu

MES AFFICHES RÉVOLUTIONNAIRES

Le roi se verrait ainsi dans Tobligation salutaire de se montrer bon patriote et de s'opposer à l’occupation de son pays par les Prussiens. Il s’agissait donc de faire comprendre aux soldats se trouvant encore à Dresde l’importance de l’attitude qu’ils avaient à prendre.

Ne voyant que cet unique moyen de sortir du chaos et de conclure une paix honorable, j’avoue que, pour une fois, je me laissai entraîner à une démonstration qui, du reste, demeura absolument infructueuse. Je persuadai à l’imprimeur du journal de Rœckel de ne composer qu’une seule feuille, mais du plus grand format possible et de réduire le texte à ces mots imprimés en caractères lisibles : « Êtes-vous avec nous contre les troupes étrangères? » Ces feuilles furent fixées aux barricades qui, supposait-on, seraient attaquées les premières ; elles devaient indiquer leur devoir aux soldats saxons pour le cas où ils seraient contraints de marcher. Naturellement ces affiches ne furent remarquées que de ceux qui me dénoncèrent plus tard. Toute la journée s’écoula en réunions tumultueuses, en agitations pénibles, qui ne contribuèrent pas à rendre la situation plus claire.

La vieille ville barricadée offrait un tableau intéressant, et moi qui suivais avec passion les préparatifs de la défense, je fus surpris et amusé de voir Bakounine surgir tout à coup de sa retraite et se promener en habit noir pardessus les obstacles amoncelés dans la rue. Mais je me trompais en le croyant heureux et satisfait de la marche des choses. Toutes les mesures prises pour la résistance lui paraissaient, au contraire, avoir été exécutées par des enfants et il me déclara ne reconnaître à toute cette

BAKOUNINE. — RIETSCHEL. — SEMPER 2S1

affaire de Dresde qu'un seul avantage, celui de ne plus être obligé de se cacher de la police et de pouvoir songer à s'en aller. « Ici, disait-il, les conditions sont trop veules pour que je sois tenté de m'y arrêter et d'y participer. » Tandis qu'il déambulait ainsi le cigare à la bouche en se moquant de la naïveté des révolutionnaires dresdois, je m'arrêtai devant l'hôtel de ville à regarder les gardes communaux qui, le fusil au pied, répondaient à l'appel de leur commandant.

Sortant des rangs d'un corps de troupes privilégiées (la compagnie des chasseurs) Rietschel et Semper se dirigèrent vers moi; le premier était fort inquiet du caractère que prenait le mouvement, et le second, qui me croyait bien renseigné, me jura qu'il se sentait en fort mauvaise posture. La compagnie d'éhte dont il faisait partie était animée d'un esprit tout démocratique, mais lui, par son professorat à l'Académie des arts, se trouvait dans une situation spéciale et ne savait comment alher les convictions de sa compagnie (qu'il partageait en partie) avec son caractère de « citoyen ». Ce mot « citoyen » me produisit un effet comique ; je regardai Semper dans le blanc des yeux et répétai : « Citoyen ! » Le sculpteur eut un sourire singuHer et s'éloigna sans autre explication.

Le jour suivant, vendredi 5 mai, je me retrouvais, observateur passionné, à l'hôtel de ville. Les choses devaient prendre une tournure décisive. Les quelques députés qui y étaient assemblés ne savaient à qui s'adresser pour les pourparlers, car, de fait, le gouvernement n'existait plus. Ils jugèrent donc bon de se constituer eux-mêmes

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