‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 205 sur 276 · LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE

en gouvernement provisoire. A cause de son talent d’orateur, le professeur Kœchly fut chargé de proclamer ce gouvernement du balcon de l’hôtel de ville, en face des gardes communaux demeurés fidèles et d’une foule peu nombreuse. En même temps, la Constitution était déclarée légale et la miUce lui prêtait fidéhté. Je me souviens que cet acte solennel ne m’impressionna guère. Je comprenais de plus en plus les doutes de Bakounine sur l’importance de ces événerrients.

Sous le rapport même de la technique, mes doutes se confirmèrent lorsque je vis accourir Semper en uniforme complet de soldat citoyen, le shako à plumes sur la tête ; il venait m’informer que la barricade entre la « Wildstrufergasse » et la « Brüdergasse » était construite d’une manière très défectueuse. Pour qu’il pût calmer sa conscience d’ingénieur, je lui indiquai le cabinet de la commission mihtaire chargée de la défense. Il y entra avec le sentiment d’accompUr un grave devoir, et sans doute il obtint l’autorisation d’étabhr les importants ouvrages de défense necessaires a ce point faible. Je n ai plus revu Semper à Dresde, mais je suppose qu il s est acquitté des travaux stratégiques que lui confia le comité avec la conscience artistique d’un Michel-Ange ou d’un Léonard de Vinci.

Au reste toute cette journée se passa à déhbérer sur l’armistice conclu avec le commandant des troupes saxonnes et qui durait jusqu’au lendemain à midi. Je remarquai surtout l’activité bruyante d’un de mes anciens camarades d’Université, l’avocat Marschall de Bieberstein. Sa quaüté d’officier supérieur de la garde communale

ARMISTICE (5 mai 1S49)

dresdoise, et son zèle incomparable le distinguaient avantageusement de la quantité de beaux parleurs qu^avait produits la Révolution. Ce même jour, on créa commandant des forces révolutionnaires un ancien général grec nommé Heinz.

Bakounine qui continuait à se montrer de temps en temps n'était cependant pas rassuré. Le gouvernement provisoire mettant tout son espoir dans une solution pacifique obtenue par l'influence morale, Bakounine jugeait avec raison qu'on se trompait et prévoyait clairement une attaque bien préparée de la part des Prussiens. A son avis, on ne pouvait s'en défendre que par de bonnes mesures stratégiques, et comme les capacités militaires voulues manquaient aux révolutionnaires, il conseillait vivement de s'adresser à quelques officiers polonais expérimentés qui demeuraient à Dresde. On s'indigna de cette proposition ; d'ailleurs on comptait beaucoup sur les négociations entamées avec le parlement de Francfort, alors à l'agonie. On demandait que tout s'accomplît aussi loyalement que possible. Somme toute, le temps passait agréablement ; par ces délicieuses soirées printanières les belles dames et leurs cavaliers se promenaient dans les rues barricadées : on eût dit que tout cela n'avait d'autre but que d'amuser le public. A moi aussi, ce spectacle me donnait une sensation de béatitude à laquelle se mêlait la pensée ironique que cette histoire n'était pas bien sérieuse et qu'une bienveillante proclamation du gouvernement allait y mettre fin. Je rentrai donc chez moi très tard, sans me presser, réfléchissant à un nouveau drame s\xr Achille qui me préoccupait depuis quelque temps.

Page 1