‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 206 sur 276 · S4 TOURNURE SÉRIEUSE DES ÉVÉNEMENTS · texte numérisé non relu

S4 TOURNURE SÉRIEUSE DES ÉVÉNEMENTS

A la maison, je trouvai mes deux nièces Clara et Ottilie Brockhaus, filles de ma sœur Louise ; depuis un an elles étaient en pension à Dresde et me réjouissaient par leur visite hebdomadaire et la gaieté qu’elles apportaient dans mon logis. On fut donc de la meilleure humeur du monde, on sympathisa avec les barricades et on ne craignit pas de souhaiter la victoire à ceux qui les avaient élevées. L’influence de l’armistice fit durer cette bonne disposition d’esprit pendant toute la journée du vendredi, 5 mai.

De toutes parts arrivaient des nouvelles faisant croire à un soulèvement général de l’Allemagne. Le grand-duché de Bade, le Palatinat étaient en pleine révolte pour l’idée de l’Empire; des rumeurs annonçaient que des villes comme Breslau s’agitaient de même ; à Leipzig des corps francs d’étudiants s’étaient formés et étaient accourus à Dresde où ils furent acclamés par la population. On avait organisé un département complet de défense à l’hôtel de ville; le jeune Heine en faisait partie, celui dont l’intervention en faveur de la représentation de Lohengrin avait échoué comme la mienne. L’Erzgebirge saxon principalement promettait des renforts puissants et il était permis de croire que si la « Vieille ville » continuait à se barricader fortement, on réussirait à repousser avec succès l’occupation étrangère.

Le samedi 6 mai, au matin, on s’aperçut que les choses devenaient sérieuses : les troupes prussiennes entrèrent dans la « Ville neuve » et les militaires saxons qu’on n’avait pas encore osé envoyer à l’attaque demeurèrent de piquet. A midi, la trêve cessant, les Prussiens soutenus par plu-

sieurs canons cherchèrent à s'emparer de Tune des positions principales des révolutionnaires, au Nouveau-Marché. Je croyais encore qu'à la première rencontre l'affaire se déciderait, car ni chez moi ni chez les autres, je ne constatais l'ardeur et la gravité indispensables à qui veut supporter de dures épreuves. Entendant une forte fusillade, je regrettai seulement de ne pouvoir assister à l'échauffourée et j'eus l'idée de grimper sur la « Tour de la Croix ». Sans pouvoir, même de cette hauteur, me faire une idée claire de la situation, je constatai cependant qu'après une heure de canonnade nourrie, les pièces prussiennes se turent complètement et se retirèrent. Le peuple salua cette retraite d'un hourra d'allégresse. La première attaque paraissait donc avoir été repoussée et, dès ce moment, l’intérêt que je portais aux événements prit un caractère de plus en plus passionné.

Afin d'en apprendre davantage, je me hâtai de retourner à l'hôtel de ville, mais j'eus peine à me retrouver au miheu du tohu-bohu qui y régnait. Enfin, dans le groupe principal, je découvris Bakounine qui me relata avec une grande précision ce qui s'était passé.

On avait été averti au quartier général qu'à l'une des barricades les plus menacées, au Marché-Neuf, les défenseurs s'étaient débandés devant l'attaque ; aussitôt mon ami Marschall de Bieberstein et un autre gradé de la garde communale, Léon de Zichlinsky, avaient fait appel aux volontaires et les avaient conduits vers le poste menacé. Sans aucune arme et tête nue, le bailli de Freiberg, Heubner, seul représentant du gouvernement provisoire (les deux autres chefs, Todt et Tschirner, avaient disparu

COURAGE DE HEUBNER

dans leur premier effroi), s'était bravement élancé sur la barricade abandonnée de ses défenseurs et, par ses paroles enthousiastes, avait entraîné les volontaires à sa suite.

Le succès avait été complet. De la barricade reconquise, un feu aussi inattendu qu'énergique avait forcé les assaillants à reculer. Bakounine, ayant suivi les volontaires, avait assisté à la scène et il me déclara que, malgré ses opinions politiques bornées, Heubner, qui appartenait à la gauche modérée de la Chambre saxonne, était une noble nature ; lui, Bakounine, n'avait pas hésité à se mettre aussitôt à sa disposition, au péril de sa tête. Heubner, de son côté, devait avoir reconnu la nécessité des moyens énergiques et ne recula plus devant les violents conseils de Bakounine. L'incapacité du commandant étant devenue notoire, on adjoignit au chef des révolutionnaires un conseil de guerre composé d'officiers polonais expérimentés. Bakounine, qui prétendait ne rien comprendre à l'art militaire proprement dit, ne quitta plus l'hôtel de ville ni Heubner, et ne cessa de donner avec un grand sang-froid les avis et les renseignements qu'on lui demandait.

Pendant le reste de la journée, le combat fut limité à des escarmouches de tirailleurs autour des diverses positions. Moi, je regrimpai sur la Tour de la Croix, afin d'avoir un coup d'œil d’ensemble de la situation. Mais, pour y parvenir, il fallait traverser un espace exposé aux balles des troupes postées au Château ro3'’al. Cet espace était toujours désert : je ne résistai pas à la singulière tentation d'y passer très lentement, car je savais qu'en de telles

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