TERREUR DE M
RŒCKEL
parvins à atteindre mon faubourg éloigné qu’avec mille peines et en faisant maint détour pour éviter les rues où Ton se battait et surtout la canonnade venant du Zwinger. Notre appartement était plein de femmes surexcitées réunies autour de Minna ; Mme Rœckel, folle de terreur, en était aussi : elle se figurait que son mari, apprenant rémeute de Dresde, était revenu et se trouvait dans la mêlée. J’avais vraiment entendu dire que Rœckel était de retour, mais je ne l’avais pas aperçu moi-même.
Comme toujours, la présence de mes jeunes nièces me rendit ma bonne humeur ; le bruit de la fusillade les avait émoustillées, si bien que ma femme, rassurée par ma présence, finit par subir aussi la contagion de leur entrain. Toutes étaient irritées contre le sculpteur Hænel qui, par peur des révolutionnaires, avait exigé qu’on fermât la maison. Il craignait surtout les hommes portant des faux qui avaient passé par la rue, et les femmes se moquèrent de lui de tout leur cœur. De sorte que ce dimanche s’écoula comme en une fête de famille.
Le lendemain matin, lundi 8 mai, j’essayai de retourner au lieu du combat et d’atteindre l’hôtel de ville pour obtenir des renseignements. A l’instant où, près de l’éghse Sainte-Anne, j’escaladais une barricade, un garde communal me cria : « Monsieur le maître de chapelle, la divine étincelle de la joie a jailli ; la vieille bâtisse pourrie a brûlé de fond en comble (i). » C’était sans doute un auditeur fervent de la neuvième Symphonie et son pathos qui m’arrivait à l’improviste me fortifia merveilleusement.
(i) Allusion à un passage de la neuvième Symphonie.