‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 215 sur 276 · SCÈNES A L’HÔTEL DE VILLE · texte numérisé non relu

SCÈNES A L’HÔTEL DE VILLE

sages percés dans les maisons. Le soir était venu. Ce que je vis offrait un aspect vraiment effrayant ! Je me trouvais dans la partie de la ville dont les habitants s'étaient préparés à une lutte de maison à maison. Le grondement des canons et le crépitement des fusils étouffaient à peu près les cris des hommes armés qui s'interpellaient de barricade à barricade, de brèche à brèche ; leurs clameurs ne se percevaient plus que comme un murmure inquiétant. Des feux de poix brûlaient çà et là» des hommes pâles et épuisés campaient autour des postes en sentinelle; des voix aux accents rogues arrêtaient les passants non armés.

Impossible de dépeindre l'impression que je ressentis en entrant dans les salles de l'hôtel de ville : un grave et sourd tumulte, qui ne manquait pourtant pas d'ordre ; une immense fatigue répandue sur tous les visages ; aucune voix n'ayant encore son timbre naturel. Seuls les vieux huissiers en uniforme et en tricorne avaient gardé leur air bonhomme ; ces longs personnages, si craints en temps ordinaire, faisaient des tartines, coupaient du jambon ou du saucisson, distribuaient des corbeilles remplies de provisions aux envoyés des défenseurs des barricades. Les huissiers étaient ainsi devenus les mères de famille de la révolution.

Pénétrant plus avant, je rencontrai enfin quelques membres du gouvernement provisoire, parmi eux Todt et Tschirner qui, le premier moment de terreur passé, étaient reparus et chancelaient, Hvides et tristes, sous les lourdes chaînes du devoir. Heubner seul avait conservé toute son énergie, mais il faisait pitié à voir : un feu sur-

BAKOUNINE ET HAIMBERGER

naturel brillait dans les yeux de cet homme qui, de sept nuits, n'avait pas fermé les paupières. Il se réjouit de ma présence qui lui semblait de bon augure pour la cause qu'il défendait. Dans la précipitation des événements, il n'avait pas pu se former de jugement sur nombre d'individus avec lesquels il s'était trouvé en contact, et qui ne lui inspiraient que peu de confiance. Je vis aussi Bakounine, toujours parfaitement calme et d'un optimisme inaltérable; sa mine n'avait point changé et l'on n'eût jamais pensé que lui non plus n'avait point dormi depuis plusieurs nuits. Le cigare à la bouche, il me reçut sur l'un des matelas étendus par terre dans la salle du Conseil.

A ses côtés, il avait un jeune Polonais (Galicien) nommé Haimberger que, peu de temps auparavant, il m'avait prié de recommander à Lipinsky pour des leçons de violon. Bakounine ne voulait pas que cet adolescent peu expérimenté, qui s'était passionnément attaché à lui, se risquât dans la bagarre. Pourtant il l'avait cordialement félicité lorsqu'il l'avait vu revenir avec un fusil pour faire le coup de feu aux barricades. Il avait attiré le jeune homme sur son matelas et chaque fois qu'il le voyait tressaillir à un coup de canon trop violent, il lui donnait une forte tape et lui criait : « Tu n'es pas ici à côté de ton violon ! Que n'y es-tu resté, espèce de musicien ! »

En quelques mots très précis, Bakounine m'apprit ce qui s'était passé depuis la veille. On n'avait pas tardé à constater que la retraite projetée était inopportune, car en l'exécutant, on risquait de démoraliser les troupes de renfort accourant en foule ; l'ardeur belliqueuse était d'ailleurs si grande et les forces des assiégés si imposantes

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