‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 219 sur 276 · LE LANDAU DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

LE LANDAU DU GOUVERNEMENT

m'élançais, moi aussi, dans la voiture, j'entendis un singulier colloque entre le conducteur et le gouvernement provisoire. L'homme suppliait qu'on ménageât son landau dont les ressorts légers n'étaient pas faits pour supporter une telle charge ; il demandait au gouvernement de faire descendre tous ceux qui s'étaient fourrés devant et derrière.

Bakounine trouva plus intéressant de me raconter l'heureuse retraite de Dresde, qui s'était effectuée sans aucune perte. Le matin même, il avait fait abattre les arbres nouvellement plantés de l'allée Maximilien, afin de garantir son flanc gauche d'une attaque de la cavalerie prussienne. Les lamentations des habitants de la promenade l’avaient bien amusé : ils gémissaient tout haut de la perte de leurs beaux arbres. Notre cocher, pendant ce temps, se lamentait aussi de plus en plus fort ; il finit par éclater en sanglots. Bakounine le contemplait d'un air satisfait, sans daigner lui adresser un mot ; il se contenta de s'écrier : « Les larmes des Philistins sont le nectar des dieux ! »

Heubner et moi, nous commencions à en avoir assez de cette scène : il me demanda si nous, du moins, nous ne ferions pas bien de descendre puisque les autres ne voulaient pas. Il semblait du reste opportun de quitter le landau, car le long de la chaussée les nouvelles troupes de francs-tireurs s'ahgnaient pour recevoir les ordres du gouvernement provisoire. Alors Heubner passa la revue avec beaucoup de dignité, et communiqua aux chefs l'état des choses ; il les adjura de garder confiance et fidélité à la cause pour laquelle tant de sang avait été versé

MENZDORFF, PRÉDICATEUR CATHOLIQUE 301

déjà. Tous devaient se retirer vers Freiberg et attendre les ordres à venir.

Alors sortit des rangs un certain Menzdorff, prédicateur catholique allemand, homme sérieux, jeune encore, que je connaissais avantageusement de Dresde, où, au cours d'une conversation intéressante, il m'avait rendu attentif à l'écrivain Feuerbach. Il venait se recommander spécialement à la protection du gouvernement provisoire car, expliqua-t-il, ayant suggéré, dans une démonstration populaire, l'envoi à Dresde de la garde communale de Chemnitz, il avait été des plus malmenés par le chef de cette colonne lorsqu'on avait reçu l'ordre de la retraite : on l'avait emmené prisonnier et il ne devait sa liberté qu'à la rencontre de francs-tireurs de meilleur aloi.

Nous aperçûmes au loin, arrêtée sur une colline, cette garde communale de Chemnitz. Elle envoya une députation qui réclama de Heubner des éclaircissements sur la marche des événements. Les ayant obtenus et sachant que la lutte serait poursuivie avec ténacité, elle invita le gouvernement provisoire à s'établir à Chemnitz. Dès qu'elle fut retournée auprès de la troupe, nous vîmes les francs-tireurs se mettre en rang et reprendre immédiatement le chemin de Chemnitz. Après bien des interruptions de ce genre, notre cortège, assez désordonné, parvint enfin à Freiberg, où H^eubner fut reçu par des amis qui le supplièrent instamment de ne pas exposer leur ville natale au danger de la guerre civile en y installant le gouvernement provisoire. Heubner ne répondit rien et nous pria, Bakounine et moi, de le suivre chez lui pour délibérer. Là, nous fûmes d'abord témoins d'une scène douloureuse entre lui

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