‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 225 sur 276 · ARRESTATION DE HEUBNER ET BAKOUNINE · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE HEUBNER ET BAKOUNINE

venir les autorités de Tendroit qu'elles eussent à le rejoindre dans rhôtel qu'il désigna et où ils débarquèrent absolument harassés. A peine s'étaient-üs retirés dans leur chambre que la gendarmerie y fit irruption et les arrêta au nom du gouvernement du district. Ils demandèrent alors qu'on les laissât au moins dormir quelques heures : dans l'état où ils se trouvaient, une tentative d'évasion n'était pas à craindre de leur part.

Le matin même, ils avaient été conduits sous bonne escorte à Altenbourg. Mon beau-frère dut malheureusement m'avouer que la garde communale de Chemnitz n'avait marché vers Dresde que contre son gré et avec l'arrièrepensée de se joindre aussitôt que possible aux troupes royales. On avait trompé Heubner en l'invitant à venir a Chemnitz et il était tombé dans le piège. Le commandant de la garde, revenu longtemps avant lui, avait placé des postes aux portes de la ville afin d'être averti de 1 arrivée de Heubner et de le faire arrêter immédiatement. Mon beau-frère s'était aussi beaucoup inquiété à mon sujet, car il avait entendu des chefs de la garde communale raconter furieux qu'on m'avait vu fraterniser avec les révolutionnaires. En tout cas, le hasard avait été merveilleux qui m'avait empêché d'entrer avec les autres à Chemnitz et m'avait gardé de descendre dans le même hôtel : sûrement, j'aurais été arrêté en même temps qu'eux.

Alors, comme un éclair, le souvenir me traversa l'esprit de la façon extraordinaire dont j'avais été une fois déjà préservé d'un malheur certain lorsque, étudiant, j'avais provoqué en duel les plus dangereux bretteurs. Cette fois-ci, je reçus un tel choc de l'événement qu'il me devint

impossible de prononcer une seule parole ayant trait à ces journées de révolution. Sur les instances de tous et surtout de ma femme, horriblement tourmentée, mon beau-frère s’engagea à me conduire dans sa voiture jusqu’à Altenbourg, d’où je prendrais la poste pour Weimar. C’était là d’ailleurs que je devais passer mon congé de maître de chapelle et mon arrivée y avait été retardée par des détours aussi étranges qu’imprévus.

Le singulier état de rêve dans lequel je me trouvais est caractérisé par la facihté avec laquelle je tombai d’accord avec Liszt au sujet de la prochaine représentation de Tannhàuser, seul fait qui, pour le moment, le rapprochait de moi. Il me fut pénible de confier à mon ami que je n’avais pas quitté de manière correcte ma place de maître de chapelle royal. Au fond, je ne me rendais pas très bien compte du rapport qui existait entre ma conduite et la justice de mon pays. Étais-je passible de châtiment selon la loi? Je n’en savais absolument rien.

En attendant, les nouvelles les plus alarmantes nous parvenaient sur les affaires de Dresde ; le régisseur Genast, notamment, provoqua une émotion générale en répandant le bruit des actes de brigandage qu’avait dû commettre Rœckel, très connu à Weimar. A mes franches déclarations, Liszt s’aperçut bientôt que, moi aussi, je m’étais trouvé en connexité inquiétante avec ces événements effroyables. Pendant un certain temps, il fut toutefois trompé par ma conduite ; des raisons qui n’avaient rien à voir avec les tribunaux du pays me retenaient de me dénoncer comme révolutionnaire. Je laissai donc involontairement mon ami dans son erreur.

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