SÉJOUR CHEZ LISZT
Nous nous réunissions chez la princesse Caroline de Wittgenstein dont j’avais fait la connaissance Tannée précédente, dans un de ses courts séjours à Dresde. Nous discutions avec animation toute sorte de problèmes artistiques. Un après-midi, de vifs débats s’élevèrent à propos de mon projet de tragédie sur Jésus de Nazareth. Je leur en avais tracé l’esquisse verbalement ; Liszt, lorsque j’eus fini, garda un silence désapprobateur et la princesse, échauffée, blâma énergiquement le choix d’un tel sujet pour la scène. Le peu de sérieux que je mis à défendre mes paradoxes me fit comprendre à moi-même où j’en étais alors moralement. Sans qu’on s’en aperçût, j’étais bouleversé jusqu’en mon être intime par les choses vécues.
Nous arrivâmes ainsi à une répétition d’orchestre de Tannhàuser, qui fut pour moi un grand stimulant artistique. -
La direction de Liszt, plus musicale que dramatique, me fit goûter pour la première fois le sentiment flatteur et réconfortant d’être vraiment compris par quelqu’un. De plus, et malgré l’état de demi-rêve où je me trouvais, je fis des observations utiles et décisives sur les capacités des chanteurs et de la régie. Après cette répétition, je fus invité par Liszt, avec le directeur Stœhr et le chanteur Gœtze, à un dîner intime dans un autre restaurant que celui où nous allions d’habitude. J’y fus très effrayé de constater en Liszt un trait de caractère qui m’était resté inconnu jusqu’alors. Lui, dont le tempérament était d’ordinaire tout de calme et d’harmonie, se laissa aller à une affreuse colère contre cette même société qui m’indignait tant, moi aussi ; et sa fureur devint si violente qu’il