JE ME CACHE A MAGDALA (20 MAI 1S
Je m'y rendis donc en voiture le lendemain matin, emportant une lettre de Siebert qui me recommandait à l'économe sous le nom d'un professeur Werder de Berlin, désireux de compléter ses études théoriques d'agronomie par une visite du domaine de Magdala. Je demeurai trois jours dans ce calme rustique. J'y eus la distraction d'assister à une réunion populaire composée des restes disloqués de francs-tireurs. Les discours que j'entendis me remplirent d'une émotion frisant le ridicule.
Le deuxième jour, la femme de mon hôte, revenant du marché de Weimar, raconta le fait curieux que le compositeur de l'opéra qu'on jouait le même soir avait dû s'enfuir subitement de Weimar parce qu'il était poursuivi par la police saxonne. L'économe, que Siebert avait initié à mon secret, demanda gaiement à sa femme comment s'appelait ce musicien. Elle ne le savait plus bien ; il l'aida à se souvenir en prononçant le nom de Rœckel, le directeur de musique bien connu à Weimar. — « Oui, dit-elle, c'est bien ça, il se nommait Rœckel. » Le mari éclata de rire et s'écria que ce compositeur ne serait pas assez bête pour se laisser prendre, malgré son opéra.
Enfin le 22 mai, jour de mon anniversaire de naissance, Minna arriva elle-même à Magdala. Au reçu de ma lettre, elle s'était hâtée d'accourir à Weimar et là on lui avait indiqué où je me trouvais ; tout de suite elle me supplia de m'enfuir et de quitter l'Allemagne. J'essayai vainement de lui faire partager mes vues élevées ; il n'y eut pas moyen de lui ôter de la tête que j'étais un malheureux homme irréfléchi et mal conseillé qui s'était jeté, et sa femme avec lui, dans la plus affreuse situation. Il fut dé-
A lÉNA CHEZ LE PROFESSEUR WOLFF 313
ddé que, tandis qu'elle repasserait par Weimar, moi je quitterais Magdala à pied; nous nous retrouverions le lendemain soir à léna, chez le professeur Wolff où je lui dirais un dernier adieu.
Je me mis donc en route pour ce trajet de six heures, et au coucher du soleil j'atteignais un haut plateau d'où j'aperçus la gracieuse petite ville universitaire (léna). Ma femme m'attendait déjà chez Wolff, qui avait été prévenu par Liszt, son ami. Et de nouveau, on tint conseil, en présence d'un professeur Widmann. Que fallait-il faire? Sous prétexte que j'avais pris part à la révolution, un mandat d'arrêt avait vraiment été lancé de Dresde contre moi. Je ne pouvais donc plus me trouver en sûreté dans aucun des États de l'Allemagne. Liszt me conseilla d'aller à Paris où j'aurais un nouveau champ d'activité. Widmann pensait que je ne devais pas m'y rendre par Francfort et le grand-duché de Bade, car là-bas tout était encore en pleine effervescence, et la police y avait l'œil spécialement ouvert sur ceux qui semblaient suspects. Le plus sûr était de passer par la Bavière, assez calme alors, et d'atteindre d'abord la Suisse ; de là mon voyage à Paris n'offrirait plus de danger. Ayant besoin d'un passeport, je pris celui que m'offrait Widmann, libellé à Tubingue en son nom, mais périmé.
Je partis donc en diligence après avoir souffert douloureusement de l'adieu tout à fait désespéré de ma femme. Sans difficulté, après avoir touché en passant Rudolstadt qui me rappelait tant de souvenirs, j'arrivai à la frontière bavaroise d'où je pus continuer sans interruption mon voyage jusqu'à Lindau. Aux portes de cette ville.