TRAVERSÉE DU LAC DE CONSTANCE
on me réclama mon passeport, comme aux autres voyageurs. Je passai une nuit de fièvre à attendre le départ matinal du bateau qui traverse le lac de Constance. L'accent souabe du professeur Widmann dont je possédais le passeport, m'était resté dans la mémoire et je me représentais de quelle façon je m'entretiendrais avec la police bavaroise si l'on m'interrogeait sur l'irrégularité de mes papiers. Fort excité, je m'exerçai toute la nuit dans le dialecte souabe et mes vains efforts finirent par m'égayer. Je guettais, les nerfs tendus, l'instant où le gendarme entrerait chez moi. Il arriva, trois passeports dans la main, et me demanda lequel m'appartenait. Je saisis le mien et, le cœur en joie, je congédiai aimablement le brave homme dont j'avais eu si peur.
Sur le bateau à vapeur, je constatai avec une extrême satisfaction que je me trouvais déjà sur territoire helvétique. Le clair et radieux matin de printemps me permettait de voir toute l'étendue du grand lac avec les Alpes dans le fond. De Rorschach, le premier village suisse, je me hâtai d'envoyer quelques lignes à la maison pour annoncer mon heureuse arrivée et mon affranchissement de tout danger. La course en poste à travers l'aimable pays de Saint-Gall m'enchanta et lorsque le soir du dernier jour de mai, vers six heures, j'entrai par Oberstrass dans la ville de Zurich et que je vis briller les Alpes glaronaises au-dessus du lac scintillant, je résolus aussitôt, sans même m'en bien rendre compte, d'écarter tout ce qui pourrait m'empêcher de me fixer dans ce pays.
La proposition de mes amis de me rendre à Paris en passant par la Suisse m'avait séduit surtout parce que je
savais trouver à Zurich une vieille connaissance qui, je Tespérais, réussirait à me procurer un passeport : je ne voulais pas aller en France comme réfugié politique. Alexandre Millier, avec lequel j'avais été fort lié à Wurzbourg, s'était depuis longtemps établi à Zurich et y donnait des leçons de musique. Un de ses élèves, Wilhelm Baumgartner, m'avait fait visite à Dresde quelques années auparavant, m'apportant ses amitiés. J'avais alors remis à Baumgartner un exemplaire de la partition de Tannhàuser pour qu'il fît tenir de ma part ce souvenir affectueux au musicien. Ma conduite amicale avait porté ses fruits : Millier et Baumgartner, que j'allai voir tout de suite, me mirent en rapport avec deux de leurs amis, Jacob Sulzer et Franz Hagenbuch, chanceliers d'État, qui leur paraissaient le mieux à même de me venir en aide. Ces messieurs, auxquels se joignirent quelques intimes, me reçurent avec une curiosité bienveillante et respectueuse et me mirent tout de suite à mon aise. L'assurance pleine de modestie avec laquelle ils s'exprimèrent, selon leur point de vue habituel de répubhcains, sur les persécutions qui me frappaient, me fit connaître une sphère toute nouvelle de la bourgeoisie intellectuelle. Ici, je me sentais tranquille, dans un abri sûr, tandis qu'en Allemagne, j'étais, sans le vouloir, tombé dans la situation d'un malfaiteur, et cela par la singulière relation qui s'était établie entre mon dégoût des conditions officielles où végétaient les arts et l'effervescence pohtique générale.
Dans l'intention de me rendre tout à fait favorables les deux chancehers dont l'un surtout, Jacob Sulzer, possédait une culture classique remarquable, mes amis