‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 231 sur 276 · PASSEPORT SUISSE POUR PARIS · texte numérisé non relu

PASSEPORT SUISSE POUR PARIS

avaient arrangé une soirée dans laquelle on m’amena à lire mon poème de la Mort de Siegfried, Je puis jurer n’avoir jamais trouvé, parmi les hommes, d’auditeurs plus attentifs que ceux-là. Pour l’instant, mon succès valut un passeport en règle au fugitif poursuivi en Allemagne et je pus continuer bientôt mon voyage sur Paris.

Après avoir, à Strasbourg, été saisi d’émotion à la vue de la célèbre cathédrale, je pris la malle-poste, le meilleur mode de locomotion de cette époque. Un phénomène singulier me frappa alors. Jusque-là, j’avais toujours eu dans les oreilles le bruit des coups de canon et de fusil de la révolution, surtout quand je somnolais ; dès ce moment, ce fut celui des roues sur la grande route qui m’absorba et, pendant tout le trajet, il me sembla entendre dans leur roulement sourd la mélodie de « Freude, schôner Gôtterfunken » de la neuvième Symphonie, exécutée par des basses profondes.

Depuis mon entrée en Suisse jusqu’à mon arrivée à Paris, mon humeur apathique et comme engourdie avait fait place à une gaieté et à un bien-être que je ne connaissais pas encore. Je me sentais libre comme l’air, heureux de n’être pas condamné à périr dans un marais. Mais, dès la première semaine de mon séjour dans la capitale française, une réaction très sensible se manifesta. J’avais été recommandé par Liszt à son ancien secrétaire BeUoni ; celui-ci se crut obligé de me mettre aussi tôt que possible en relations avec un« auteur», Gustave Vaisse, afin que je pusse composer un de ses textes en musique. Cette offre ne me tentait pas le moins du monde ; je ne vis pas 1 ’ « auteur » et, pour me défendre d’entrer en négociations avec

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