LE CHOLÉRA A PARIS (JUIN
lui, j'avançai le prétexte plausible du choléra qui ravageait Paris. Pour loger dans le voisinage de Belloni, j'avais pris quartier rue Notre-Dame-de-Lorette, et pas une heure ne s'écoulait que je n'entendisse le roulement du tambour annonçant le passage des cadavres emportés par les gardes nationaux. Malgré la chaleur accablante, il était défendu de boire de l'eau et ü fallait prendre les plus grandes précautions dans la manière de se nourrir. Tout cela me jeta dans un état de malaise qu'augmentait la physionomie extérieure de Paris pendant ces temps. La devise : « Liberté, égahté, fraternité » se lisait encore sur tous les édifices pubhcs et autres étabhssements de l'État. Mais jamais je n'avais vu circuler autant de garçons caissiers, les longs sacs d’argent sur l'épaule et les gros portefeuilles sous le bras. On eût dit que la vieille ploutocratie, ayant triomphé de la propagande sociaUste après avoir tremblé devant elle, s'efforçait de regagner la confiance pubhque par une pompe presque narquoise.
Machinalement j'étais entré dans le magasin de musique de Schlesinger. Le propriétaire en était maintenant un M. Brandus, juif d'une personnahté plus accentuée encore que celle de Schlesinger et de la plus, grande malpropreté. Seul, le vieux commis, M. Henri, me reçut aimablement. Après que nous eûmes causé un certain temps dans le magasin qui paraissait vide, il me demanda, un peu gêné, si j'avais déjà vu « mon maître » Meyerbeer. — a M. Meyerbeer est ici? demandai-je. — « Certainement, fit-il, encore plus gêné, il est là, tout près, derrière le bureau. » Comme je me dirigeais de ce côté, je vis Meyerbeer sortir, horriblement embarrassé, de l'en-