A ZURICH CHEZ A. MULLER
J'accueillis donc avec empressement les secours qu'on m'offrait de Weimar afin de m'en servir pour quitter ce séjour inutile où j'étais arrivé par erreur, et me rendre dans un asile qui n'avait précisément d'autre attrait que ce manque absolu des chances sur lesquelles j'avais jusqu'ici basé ma carrière. C'était ce Zurich dépourvu de tout art officiel et public. Là, pour la première fois, j'avais rencontré des gens simples et ignorant tout de mon oeuvre musicale, auxquels ma personne seule avait inspiré une amicale sympathie.
J'arrivai donc chez A. Millier et lui demandai ime mansarde quelconque dans sa maison, en lui montrant les vingt francs qui composaient toute ma fortune. La confiance que je mettais si ouvertement en mon vieil ami le troubla, il est vrai, et il se tourmenta visiblement, se demandant ce qu'on pourrait bien faire de moi. Dans son premier mouvement, il m'offrit une grande pièce avec le piano à queue, mais je la refusai tout de suite, me contentant d'une simple chambre à coucher. Il me fut malheureusement très pénible de partager les repas de la famille, non point parce que la chère n'en était pas à mon goût, mais parce qu'elle ne convenait pas à mon estomac.
En dehors de la maison de mon hôte, on me fit une réception somptueuse pour la ville qu'est Zurich. Les mêmes jeunes gens qui, à mon premier passage, s'étaient tant intéressés à moi, continuèrent à témoigner grand plaisir à ma société. Parmi eux, Jacob Sulzer tranchait d'une façon remarquable. Pendant longtemps, il n'avait pu être élu membre du gouvernement zurichois parce