CONCERT A LEIPZIG
exécutés sous ma propre direction : celui d’Adriano et la prière de Rienzi (chantée par Tichatschek). Mendelssohn, qui était de ses grands amis, participait de même au concert ; il y dirigea sa nouvelle ouverture de Ruy Blas. Pour la première fois, durant ces deux jours]|passés à Leipzig, j’entrai ainsi dans l’intimité de 'Mendelssohn. Nos relations antérieures s’étaient bornées à quelques rares visites restées sans résultat. On fit beaucoup de musique chez mon beau-frère Fritz Brockhaus ; Mme Schrœder- Devrient nous fit entendre tout un choix de mélodies de Schubert et ce fut Mendelssohn qui l’accompagna. A cette occasion, je remarquai l’inquiétude et l’agitation singulière avec lesquelles ce maître, jeune encore et arrivé à l’apogée de la gloire, me regardait ou plutôt me guettait.
A son sens, un succès d’opéra, qu’il fût obtenu à Dresde ou autre part, n’avait pas grande valeur ; il me comptait évidemment parmi les musiciens qu’il n’estimait guère et avec lesquels il ne voulait pas avoir affaire. Mais mon succès portait des indices caractéristiqueslqui l’effrayaient. Depuis longtemps, Mendelssohn rêvait ardemment de composer un bel opéra et peut-être était-il mécontent de devoir constater qu’un autre l’avait devancé brutalement et obtenu un tel succès avec une musique qu’il était parfaitement en droit de trouver mauvaise; peut-être encore souffrait-il de voir Mme Schrœder-Devrient, qu’il savait artiste émérite et qui était son amie, se déclarer si ouvertement en ma faveur. Je soupçonnais vaguement tout cela, quand Mendelssohn, par une singulière remarque qu’il fit, m’amena de lui-même et presque de force à reconnaître le bien-fondé de mes soupçons. Après la répétition
AGITATION DE MENDELSSÜHN
de notre concert, je l’accompagnais à la maison et je parlais musique avec chaleur. Soudain, il m’interrompit, et lui, si peu causeur d’ordinaire, me déclara d’une voix singulièrement animée que la musique, plus que les autres arts, avait malheureusement cette particularité de stimuler non seulement les qualités, mais aussi les défauts, entre autres l’envie. Je rougis de honte en pensant qu’il m’attribuait ce sentiment, car je me sentais absolument innocent d’avoir jamais songé à opposer mes capacités musicales aux siennes.
Chose curieuse, à ce concert, il ne se montra pas dans la lumière qui eût pu le mettre au-dessus de toute comparaison avec moi ; une exécution de son ouverture des Hébrides l’eût placé de telle sorte que je n’aurais pas eu à craindre de me trouver à ses côtés avec mes deux airs d’opéra, car la différence entre nos oeuvres était trop considérable. Mais en choisissant son ouverture de Ruy Bios, il semblait avoir été poussé par le désir de profiter de cette occasion pour se rapprocher du genre de la musique d’opéra afin que sa composition en reçût comme un reflet. L’ouverture était sans doute calculée pour un public parisien et Mendelssohn compositeur y faisait si singulière figure que Robert Schumann, voulant le féliciter après l’exécution, était allé le trouver à l’orchestre et lui avait dit bonnement, avec sa souriante gaucherie habituelle, que c’était là une « fameuse pièce d’orchestre ».
Pour faire honneur à la vérité, je dois dire que ni Mendelssohn ni moi nous ne récoltâmes le succès de cette soirée. Nous fûmes totalement effacés par l’impression extraordinaire que fit éprouver à toute la société la véné-