‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 257 sur 276 · ARRIVÉE A PARIS (FÉVRIER · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A PARIS (FÉVRIER

dans le choix de mes domiciles. Le cocher qui me conduisait de rue en rue, par les quartiers les plus écartés, toujours trop animés encore, à mon gré, finit par me dire qu’on ne venait pas à Paris pour vivre dans un couvent. Enfin, j’eus l’idée de chercher quelque chose à ma convenance dans l’une de ces « cités » où les voitures ne passent pas, et je me décidai à louer une chambre avec cabinet dans la « cité de Provence ». Fidèle au plan qu’on m’avait imposé, je me rendis tout d’abord chez M. Seghers pour l’exécution de l’ouverture de Tannhàuser, Je n’avais rien perdu par mon retard, car on en était encore à se creuser la cervelle pour savoir où se procurer les parties des instruments. J’écrivis aussitôt à Liszt afin qu’il commandât des copies. Belloni étant absent, j’eus le loisir de me redemander pourquoi je me trouvais dans cette « cité de Provence », envahie par les orgues de Barbarie ! J’eus peine à faire comprendre les motifs purement artistiques qui m’y retenaient à un agent du ministère de l’intérieur, accouru pour m’interroger sur ma qualité de réfugié pohtique. Heureusement, la partition que je lui montrai, ainsi que l’article de Liszt sur mon ouverture de Tannhàuser, paru l’année précédente dans les Débats, le tranquillisèrent et il me quitta en me recommandant de continuer mes pacifiques études sans craindre d’être troublé par la police.

J’allai voir aussi mes anciennes connaissances parisiennes. Semper avait trouvé l’hospitalité chez Despléchins et s’occupait à des travaux artistiques de second ordre par lesquels il tâchait de rendre sa position supportable. Il avait laissé sa famille à Dresde, d’où nous

SEMPER. — KIETZ

venaient les nouvelles les plus terrifiantes. Les prisons s’y remplissaient peu à peu des malheureuses victimes des dernières agitations saxonnes. De Heubner, Bakounine et Rœckel, on savait seulement qu’étant accusés de haute trahison, il fallait s’attendre à ce qu’ils fussent condamnés à mort. Divers récits sur la brutalité et la cruauté avec lesquelles les soldats traitaient les prisonniers nous faisaient, par comparaison, considérer notre propre situation comme particulièrement heureuse.

Je voyais souvent Semper, et nous nous laissions parfois aller à une sorte d’humour audacieux ; il avait décidé de s’établir avec sa famille à Londres où on lui promettait des commandes. Mes travaux littéraires et les idées que j’y exprimais l’intéressèrent beaucoup. Elles donnèrent lieu entre nous à des conversations animées auxquelles vint se joindre Kietz ; mais celui-ci fatigua Semper après l’avoir d’abord amusé. J’avais retrouvé mon ami Kietz absolument au même point où je l’avais laissé tant d’années auparavant : il ne savait toujours pas se servir de son pinceau et aurait désiré que la révolution eût eu des suites telles que le bouleversement général l’eût délivré enfin de ses rapports fâcheux avec son propriétaire. Il réussit cependant assez bien un portrait de moi qu’il fit dans sa toute première manière au crayon de couleur. Pendant les séances, j’eus la malencontreuse idée de lui développer VŒuvre d'art de l'avenir; il en résulta chez lui une confusion d’esprit prolongée qui se manifesta par la propagande à laquelle il se livra pour moi jusqu’à la table des bourgeois où il était invité à dîner.

J’allai aussi dénicher mon vieil ami Anders, chose

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