‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 261 sur 276 · A BORDEAUX CHEZ LES LAUSSOT · texte numérisé non relu

A BORDEAUX CHEZ LES LAUSSOT

Dans leur société, à laquelle se ioignit Mme Taylor, mère de Mme Laussot, j’appris comment j’avais pu m’attirer la bienveillance de personnes qui m’étaient si parfaitement étrangères. Jessie (on n’appelait la jeune femme que par son prénom dans la maison) s’était liée très intimement avec la famille Ritter pendant un séjour assez long à Dresde et je n’avais aucune raison de ne pas croire que l’intérêt qu’elle témoignait à mes œuvres et à mon sort ne lui vînt pas de là.

Depuis mon expulsion de Dresde et depuis que la famille Ritter avait appris ma position précaire, on avait délibéré entre Dresde et Bôrdeaux sur les moyens de me venir en aide. Jessie affirma que l’initiative de ce beau mouvement revenait à Mme Ritter. Mais les revenus de celle-ci n’étant pas assez élevés pour qu’elle pût m’offrir seule ime subvention suffisante, elle s’était mise en rapports avec la mère de Jessie. Mme Taylor était veuve d’un avocat anglais et possédait une belle fortune qui lui permettait d’entretenir complètement le jeune ménage de sa fille. Les négociations avaient si bien abouti que peu de temps après mon arrivée à Bordeaux, Mme Taylor me pria, au nom des deux familles, d’accepter une rente annuelle de trois mille francs jusqu’à ce que ma situation se fût améliorée.

Il me fallut alors expliquer à mes bienfaiteurs les conséquences de leur générosité, si je l’acceptais. Je ne pouvais plus compter sur un succès de compositeur d’opéra, ni à Paris ni ailleurs. Ce que je ferais, je n’en savais rien; mais j’étais décidé à ne pas m’astreindre à la honte de démarches continuelles pour arriver

JESSIE LAUSSOT

à de tels succès... Je ne crois pas me tromper en disant que Jessie seule me comprit ; malgré toute l’amabilité que me témoignaient Mme Taylor et son gendre, je sentis bientôt qu’ils étaient séparés de moi, de même que de Jessie, par un mur infranchissable. Le jeune et bel époux passant la plus grande partie de la journée à ses affaires et la mère ne pouvant, par sa surdité, prendre part à notre conversation, Jessie et moi, nous étions bientôt arrivés à une grande intimité, grâce à nos confidences animées sur la concordance de nos goûts et de nos idées.

Jessie, alors âgée de vingt-deux ans, ressemblait peu à sa mère et devait tenir tout à fait de son père. J’appris bien des choses favorables sur celui-ci. Une grande et riche bibliothèque qu’il avait léguée à sa fille prouvait les goûts peu ordinaires de cet homme qui, en dehors de ses lucratives fonctions d’avocat, s’était adonné aux ettres et aux sciences. C’est de lui que Jessie, dès l’enfance, avait appris l’allemand, qu’elle parlait très correctement. Elle avait été élevée dans la lecture des contes des frères Grimm et elle connaissait parfaitement la littérature poétique allemande. Bien entendu, elle possédait aussi l’anglais, de même que le français, qu’elle aimait moins, cependant. Son instruction répondait donc aux plus hautes exigences. La rapidité de sa compréhension était surprenante ; tout ce que j’effleurais à peine lui devenait sur-le-champ familier. Il en était de même de la musique : elle déchiffrait avec la plus grande facilité et possédait une dextérité remarquable. Ayant appris à Dresde que je cherchais le pianiste qui fût

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