APTITUDES MUSICALES DE JESSIE
capable de me jouer la grande sonate en si majeur de Beethoven, elle me fit la surprise d^exécuter d un bout à 1 *autre cette œuvre extraordinairement difficile. Mais le plaisir que j'avais éprouvé en constatant cette facilité peu ordinaire se changea en terreur quand je l'entendis chanter. Sa voix de fausset, aiguë et stridente, où la force remplaçait l'expression, m'effraya au point que je ne pus m'empêcher de la prier de ne plus chanter. Elle écoutait mes conseils sur la véritable interprétation des sonates et s'efforçait de les suivre, sans cependant que je reçusse l'impression qu'elle arriverait jamais à réaliser tout à fait mes exigences.
Je lui fis la lecture de mes dernières œuvres littéraires et elle me suivit avec facilité, même dans les passages les plus ardus. Mon poème sur la Mort de Siegfried l'émut profondément ; elle aimait cependant mieux l'esquisse de Wieland le forgeron. Elle m'avoua dans la suite qu'elle eût préféré choisir le sort de la compatissante fiancée de Wieland plutôt que celui de Gutrune dans Siegfried, Dans ces conversations sur tant de sujets qui nous captivaient, notre entourage ne tarda pas à nous devenir à charge. Nous avions madheureusement dû nous avouer que Mme Taylor ne serait jamais en état de se rendre compte du véritable sens de la protection qu'elle m'octroyait et, de plus, j'avais peu à peu constaté avec effroi le manque d'entente du jeune couple. Depuis longtemps sans doute, Laussot devait s'être aperçu de l'éloignement qu'ü inspirait à sa femme, autrement il ne se serait pas laissé emporter un jour à lui reprocher avec éclat qu'elle n'eût pas même aimé l'enfant qu'elle aurait