LETTRE DE MINNA
eu de lui ; aussi considérait-il comme un bonheur qu'elle ne fût pas devenue mère. Étonné et attristé, je me trouvai devant une de ces infortunes qui se cachent si fréquemment sous les dehors d'ime situation supportable.
Mon séjour de trois semaines touchait à sa fin, quand je reçus de Minna une lettre des plus néfastes par l'impression qu'elle me fit. Somme toute, ma femme était satisfaite d'avoir trouvé de nouveaux amis; mais elle me déclarait que si je tardais encore à retourner à Paris pour pousser ardemment à l'exécution de mon ouverture, et en exploiter le succès, elle ne saurait plus que penser de moi, et qu'en tout cas elle ne comprendrait pas que je revinsse bredouille à Zurich. Presque en même temps, je lisais dans un journal la condamnation à mort de Roeckel, de Bakounine et de Heubner, et la nouvelle de leur prochaine exécution me plongea dans une désolation pathétique. J'écrivis à Roeckel et à Bakounine une lettre d'adieu brève et énergique et ne voyant aucun moyen de la leur faire parvenir à la forteresse de Kœnigstein où ils étaient enfermés, j'eus l'idée de l'adresser à Mme de Lüttichau. Elle était la seule personne assez influente pour la faire transmettre à mes amis et j'étais sûr que, dans sa générosité et sa noblesse d'âme, elle respecterait et accomphrait mon désir, malgré nos divergences d'opinion. On m'a raconté plus tard que cette lettre tomba entre les mains de M. de Lüttichau, qui la jeta au feu.
Pour l'instant cette douloureuse nouvelle augmenta encore mon humeur de désespéré. Je résolus d'en finir avec tout et avec tous, avec l'art et avec la vie. Je me lan-