‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 267 sur 276 · J54 KIETZ. — ARRIVÉE DE MINNA A PARIS · texte numérisé non relu

J54 KIETZ. — ARRIVÉE DE MINNA A PARIS

d’être oublié de tous et d’oublier moi-même tout ce qui m’avait inquiété si désespérément les derniers temps.

Alors, mon vieil instinct d’artiste se réveilla ; je feuilletai mon Lohengrin et me décidai à l’envoyer tout de suite à Liszt. Je m’en remettais à lui pour faire représenter mon opéra aussi bien qu’il pourrait. Quand je me fus débarrassé de cette partition, il me sembla que j’étais libre comme l’air, et une insouciance diogénique de tout ce qui in’attendait s’empara de mon être. J’invitai même Kietz à venir jouir avec moi des joies de ma villégiature. Il arriva en effet, comme jadis à Meudon, et trouva mon gîte encore plus modeste qu’alors. Cependant il partagea très gaiement mon repas et dormit sur une couche improvisée. Lorsqu’il retourna à Paris, il me promit de me tenir au courant de ce qui se passait dans le monde-

Je vivais donc là paisiblement, quand, soudain, ma quiétude fut troublée par la nouvelle terrifiante que ma femme venait de débarquer à Paris et me recherchait. Je passai une heure de pénible lutte morale, ne sachant à quoi me résoudre. Enfin, je me décidai a agir de manière qu’on ne pût pas croire que ma résolution fût de celles qui, prises à la légère, se pardonnent avec la même facilité. Sur-le-champ, je quittai Montmorency. A Paris, je fis venir Kietz à mon hôtel et lui enjoignis de dire à Minna (qui avait déjà essayé de le voir) qu’il ne savait rien de moi, si ce n’est que j’avais quitté Paris. Le pauvre diable se vit dans un trouble extrême, car, pas plus que moi, il ne pouvait s’empêcher d’avoir grand’pitié de Minna. Il prétendit qu’il avait l’impression d’être « l’axe sur lequel tournait tout le malheur du monde ».

Page 1