‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 272 sur 276 · RETOUR A VILLENEUVE · texte numérisé non relu

RETOUR A VILLENEUVE

Ne recevant aucune nouvelle, je me remis en voyage au terme convenu et quittai Bordeaux.

Le beau temps de mai me ragaillardit ; la Dordogne, le long de laquelle nous roulâmes longtemps, m'enchanta par son eau claire et son nom gracieux. La conversation d'un prêtre et d'un officier sur la nécessité de se débarrasser bientôt de la république me distrayait : le prêtre était au fond bien plus humain et libéral que le militaire, qui répétait un unique refrain : « Il faut en finir. # Cette fois, je visitai Lyon et, dans une promenade que je fis par la ville, je m'efforçai d évoquer les scenes du siège et de la prise de Lyon pendant la Convention, telles que Lamartine les a dépeintes si vivement dans son Histoire des Girondins.

Revenu à Genève et enfin à l’hôtel Byron, je fus reçu par Cari Ritter qui me communiqua de bonnes nouvelles de sa famille. Sa mère s’était empressée de le rassurer au sujet de ma santé en lui expliquant que chez les gens nerveux le pressentiment d'une mort prochaine est un phénomène fréquent et qu'il ne fallait pas s en tourmenter. En outre, elle lui annonça qu'elle viendrait sous peu à Villeneuve avec sa fille Émilie. Ceci me réconforta puissamment ; il me sembla que cette famille si dévouée et si bonne envers moi était envoyée du ciel pour me frayer la voie d’une existence nouvelle. Les deux dames arrivèrent le 22 mai, jour de mon trente-septième anniversaire. La mère, Mme Julie Ritter, m impressionna profondément. Je ne l'avais vue a Dresde qu une fois, lorsque Cari m'avait prié d’assister chez eux à un quatuor de sa composition. Alors, j’avais été ému et joyeux de 1 es-

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time respectueuse que me montrait toute la maisonnée.

La mère avait peu parlé, mais quand je pris congé d'elle, elle m'exprima ses remerciements de ma visite en versant des larmes. Alors, je n'avais pas compris ces larmes; aujourd'hui, elle m'expliqua, étonnée de ma question à ce sujet, qu'elles provenaient de l'émotion que lui causait la bonté inattendue que j'avais témoignée à son fils.

Les deux dames restèrent une huitaine de jours avec nous. Nous nous efforçâmes de nous distraire par des excursions dans la belle vallée du Rhône, sans réussir toutefois à dissiper l'émotion de Mme Ritter à propos des événements que je lui avais racontés et l'angoisse qu'elle éprouvait de mon avenir personnel. Dans la suite seulement, j'ai su le grand effort que cette femme maladive et souffrant des nerfs avait dû accomplir pour exécuter ce voyage, et lorsque plus tard j'essayais de persuader à la famille de venir habiter la Suisse, afin que nous puissions vivre ensemble, on m'a fait entendre que je ne devais pas conclure de ce voyage à Villeneuve (entreprise presque excentrique de la part de la pauvre femme) qu'elle possédait une santé qui, en réalité, l'avait abandonnée depuis longtemps. Pour le moment, elle me confia son fils et me donna de quoi subvenir à nos besoins. Elle m'avoua que sa fortune était restreinte et que, ne pouvant plus compter sur les Laussot, elle se tourmentait de savoir comment elle arriverait à m'aider à conserver ma liberté. Au bout de huit jours, nous prîmes un congé très ému de cette femme respectable ; elle se remit en route pour Dresde avec sa fille et je ne l'ai plus revue depuis.

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