CARACTÈRE SYMPATHIQUE DE LISZT
Liszt entra, il venait prendre la cantatrice pour une répétition. Avec une joie malicieuse et à mon grand regret, elle me présenta comme le compositeur de Rienzi, qu’il désirait connaître maintenant, après lui avoir montré la porte dans son fier Paris. Je protestai sérieusement, affirmant que ma protectrice avait, assurément pour plaisanter, dénaturé le récit que je lui avais fait de ma visite. Liszt parut rassuré; il devait, lui aussi, connaître les travers de la grande artiste. Il avoua toutefois qu’il ne se souvenait pas de m’avoir vu à Paris, mais qu’il avait été fort peiné d’apprendre que quelqu’un avait été en droit de se plaindre d’un manque d’égard pareil de sa part. Le ton cordial, la manière simple dont il s’excusa de cette méprise, contrastaient agréablement avec les taquineries emportées de la pétulante actrice et me produisirent un effet bienfaisant et sympathique. Sa manière de se défendre contre les attaques moqueuses était quelque chose de nouveau pour moi, et me donna une idée absolue des qualités distinctives de cet homme supérieur : son amabilité et son humanité incomparables.
La Devrient finit par le railler de son nouveau titre de docteur, que venait de lui conférer l’Université de Kœnigsberg, et à cause duquel il risquait d’être pris pour un apothicaire. Liszt se coucha enfin de tout son long sur le parquet en se déclarant incapable de lutter contre la grêle de ses sarcasmes et la supplia de lui faire grâce. Nous nous séparâmes après qu’il m’eut encore aimablement assuré qu’il ne manquerait pas d’entendre mon Rienzi et qu’il espérait me donner alors une meilleure opinion de lui que celle dont sa mauvaise étoile l’avait gratifié.