AVENTURES DE LA SCHRŒDER-DEVRIENT
La grande simplicité, je dirai presque la naïveté de chacune de ses expressions et de ses paroles me laissa, à moi aussi, l’impression que chacun emportait de Liszt. Je compris le charme qu’il exerçait sur tous ceux qui l’approchaient. Je reconnus à cette heure et en toute sincérité l’opinion fausse que j’avais eue de lui jusqu’alors.
Ces deux voyages à Leipzig et à Berlin ne furent que de brefs intermèdes dans les études qu’à la maison nous faisions du Fliegender Hollaender, Ma grande préoccupation était de voir Mme Schrœder-Devrient garder le vif intérêt qu’elle témoignait à ma pièce, car je sentais bien que, vu la médiocrité des autres interprètes, je ne pouvais compter que sur elle pour rendre l’esprit de ma composition.
Si le rôle de Senta lui était sympathique, cela provenait des circonstances particulières dans lesquelles s’agitait alors cette femme passionnée. Devenu son confident stupéfait, j’appris qu’elle était sur le point de rompre une liaison (datant de plusieurs années) avec un homme très jeune encore, mais sérieux et sincèrement attaché à l’actrice, le fils de l’ancien ministre des cultes. Millier. Pour le moment, il était lieutenant aux gardes royaux. Avec sa hâte fougueuse elle voulait se jeter dans une autre aventure bien moins recommandable. Son nouvel élu, dont elle venait de faire la connaissance à Berlin, était un M. de Münchausen. Bien entendu, lui aussi était jeune, grand et mince, ainsi que l’exigeaient les goûts de mon amie. La confiance illimitée qu’elle me témoigna en ce cas me parut découler de sa mauvaise conscience.
42 ÉTUDE DE « FLIEGENDER HOLLAENDER
Elle savait que MüUer, avec lequel je m'étais lié aussi à cause de ses qualités, l’aimait sérieusement d’un premier amour et qu’elle le trahissait sous les prétextes les plus futiles. Elle devait se dire aussi que ce monsieur de Münchausen n’était pas digne d’elle et que seuls des motifs d’égoïste et d’homme frivole le poussaient vers elle. Elle savait, de plus, que personne n’approuverait sa conduite, spécialement pas ses anciens amis, auxquels elle avait par ses caprices donné si souvent lieu de se tourmenter à son sujet. Franchement, elle me déclara qu’elle res* sentait le besoin de m’ouvrir son cœur, parce qu’elle me considérait comme un génie qui comprendrait les tyran* nies de sa nature. Je me trouvai ainsi dans une drôle de situation. \
Son incliimtion et l’objet de celle-ci m’étaient profondément antipathiques, et pourtant, à mon étonnement, je ne pouvais m’empêcher d’avoir un peu de pitié, voire même un intérêt sérieux pour la passion qui s’emparait si violemment de cette femme étrange. Elle était pâle et défaite, vivait pour ainsi dire* sans nourriture et ses forces vitales étaient si tendues que je pensai la voir tomber gravement, peut-être mortellement malade. Le sommeil l’avait fuie depuis longtemps et chaque fois que j’arrivais chez elle avec mon malheureux Fliegender Hol~ laender, j’étais si effrayé de son état que je ne songeais plus à notre travail. Mais elle, alors, me retenait, me forçait à me mettre au piano et se jetait à corps perdu dans l’étude de son rôle. Comme elle avait tou* jours de la peine à apprendre, elle n’arrivait à s’appro* prier la musique que par de longs et fréquents exercices-