‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 31 sur 276 · REPRÉSENTATION LE 2 JANVIER · texte numérisé non relu

REPRÉSENTATION LE 2 JANVIER

Elle chantait donc pendant des heures et avec une telle fougue, que souvent je sautais de mon siège en la suppliant de se ménager ; mais, elle, souriait, se frappait la poitrine afin de me rassurer et faisait jouer tous les muscles de son corps toujours beau : rien ne se briserait. Et en vérité, durant cette période, sa voix acquit une fraîcheur juvénile et une force de résistance qui me remplissaient de surprise et je devais m'avouer cette chose bizarre que le ridicule penchant de l'artiste pour un homme banal et de peu de valeur profitait à ma « Senta ». La puissance vocale de la cantatrice, extraordinairement amoureuse, était si grande que, pour me rendre service et afin d'éviter un retard dans la représentation du Fliegender Hollaender, elle fut capable de donner la répétition générale le même jour que la première représentation. Celle-ci eut lieu le 2 janvier de l'année 1843. L’effet en fut très instructif pour moi et imprima une direction décisive à ma destinée.

En premier lieu, l’insuccès relatif de cet opéra me démontra avec quel soin réfléchi je devrais m’occuper de l’interprétation dramatique de mes compositions futures. Je m'étais plus ou moins figuré que ma partition se comprendrait d'elle-même et que les chanteurs sauraient, d’eux-mêmes aussi, agir à ma satisfaction. Mon vieil et modeste ami Waechter qui, du temps de Henriette Sontag, avait été un Barbier de Séville célèbre, avait, je l’ai dit, exprimé dès le début une opinion contraire à la mienne. Malheureusement, Mme Schrœder-Devrient ne s’aperçut que trop tard, aux répétitions, de l’incapacité absolue où il se trouvait d’interpréter mon énergique et

INCAPACITÉ DE WAECHTER

sombre navigateur. L'embonpoint inquiétant de Waechter, sa bonne face large, les mouvements ridicules de ses bras et de ses jambes qui ne semblaient que des tronçons de membre, désespérèrent mon irritable Senta. Dans une des répétitions, elle interrompit la grande scène du deuxième acte à l’instant où elle devait s’avancer vers lui avec le geste d'un ange tutélaire qui annonce le salut suprême ; elle se détourna tout à coup et me souffla violemment à l’oreille :

— Comment lui chanter cela, quand je vois ses petits yeux de goret? Mon Dieu ! Wagner, qu’avez-vous fait là?

Je la consolai de mon mieux et mis mon espoir en M. de Münchausen qui me promit de prendre place au parquet, le soir de la représentation, de façon à être aperçu de la Devrient. Et, en effet, malgré l’abominable néant de la scène, la grande artiste réussit au second acte à captiver tout à fait le public enthousiasmé. Le premier acte n’avait paru qu’un ennuyeux entretien entre M. Waechter et M. Risse, ce même acteur qui, le jour de la première de Rienzi, m’avait invité à un verre de bon vin.

Au troisième acte, le plus grand vacarme de l’orchestre ne parvint pas à agiter la mer qui resta d’un calme plat, ni à faire bouger le vaisseau fantôme de sa prudente position. Aussi le public fut-il stupéfait de ce que j’eusse pu lui offrir une oeuvre aussi terne et aussi sombre après Rienzi dont chaque acte était mouvementé et où Tichatschek resplendissait dans des costumes toujours

nouveaux.

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