LA VEUVE DE C.-M. DE WEBER
mari. « Songez, ajoutait-elle, à ce que je devrai raconter à Weber quand je le reverrai et qu’il me faudra lui dire que l’œuvre à laquelle il s’était consacré avec tant de dévouement est livrée à l’abandon ; songez à ce que j’éprouve en voyant ce fainéant de Reissiger là où Weber agissait avec tant d’ardeiu et en entendant ses opéras joués avec moins de soin d’année en année ! Si vous aimez Weber, vous devez à sa mémoire de prendie sa succession et de continuer son œuvre. » Puis, en femme expérimentée, elle me faisait valoir aussi, avec une sollicitude énergique, les avantages pratiques de l’affaire ; elle me conjurait de penser à ma femme qui, si je venais à mourir subitement, aurait au moins un avenir assuré.
Mais ce qui, plus que les conseils de cette intelligence, de cette affection, de cette raison, agit sur ma volonté, ce fut un sentiment que la vie n’avait pu tuer en moi : la foi enthousiaste à la possibilité de trouver, là où le destin me conduirait, c’est-à-dire alors à Dresde, les moyens de forcer le monde musical à revenir de la routine et de créer l’impossible. Au fond, me disais-je, il suffirait peut-être d’un homme ardent et convaincu, favorisé de la fortune, pour réussir à régénérer la musique tombée en décadence, pour obtenir une influence anoblissante sur les artistes et le public et délivrer l’art enchaîné dans des liens ignominieux. Le revirement heureux et rapide qui venait de se produire dans ma destinée me fortifiait dans une telle croyance, et la manière d’être nouvelle de M. de Lüttichau me subjugua positivement dès que je pus la constater. Cet homme singulier me témoigna une sympathie dont on ne l’aurait pas