MÉCONTENTEMENT DE REISSIGER
du Fliegender Hollaender m'avaient été volontiers confiées pour le motif que Reissiger, par la mort de Rastrelli, se trouvait surchargé de besogne officielle. En outre, on me pria de donner un échantillon de mes capacités en dirigeant une partition qui ne fût pas de moi, et Ton choisit VEuryanthe, de Weber. Tout le monde en parut satisfait et c’est précisément après cette représentation que la veuve de Weber me demanda si instamment d’accepter les fonctions de maître de chapelle à Dresde. Pour la première fois depuis la mort de son mari, elle avait entendu, affirma-t-elle, l’œuvre de Weber jouée dans son esprit véritable et surtout avec le mouvement voulu.
Ma nomination avait eu comme première conséquence de blesser Reissiger, qui eût préféré voir à ses côtés un directeur qui lui fût subordonné plutôt qu’un collègue avec la même autorité que lui. Pourtant, son amour de la paix et sa paressé naturelle l’auraient fait demeurer en bons termes avec moi, si sa vaniteuse femme n’avait suscité en lui la crainte"de me voir devenir son rival. Bien que cet état d’animosité ne nous conduisît jamais à une brouille déclarée, je ne tardai pas à remarquer dans la presse certaines indiscrétions qui me prouvèrent le manque de franchise de mon collègue. Il ne m’abordait jamais sans m’embrasser, mais je savais ce que valait cette effusion.
Toutefois, ime chose m’étonna plus encore : je m’aperçus tout à coup que j’avais inspiré un sentiment de violente jalousie à un homme chez lequel je n’aurais jamais soupçonné cette passion. C’était Cari Lipinsky, attaché
CARL LIPINSKY
depuis plusieurs années comme premier violon à la chapelle royale et virtuose de renom. Musicien plein de feu et d’originalité, Lipinsky était aussi d’une vanité incroyable et cette vanité poussait aux pires égarements ce Polonais d’un caractère soupçonneux et versatile.
Il me causa bien des ennuis : quoique son talent et l’exemple de son habileté stimulassent les violonistes, il n’était évidemment pas à sa place dans un orchestre bien organisé. Cet homme excentrique s’efforçait de mériter à la lettre l’éloge de M. de Lüttichau, qui avait dit que le son du violon de Lipinsky s’entendait toujours dans l’ensemble. C’est pourquoi il devançait sans cesse un peu les autres instruments et jouait ainsi le premier violon dans toute l’acception du mot. Quant aux nuances, il les exécutait à son idée et les légères inflexions d’un piano acquéraient sous son archet une dureté fanatique. Il était absolument impossible de lui faire entendre raison à ce sujet et l’on ne pouvait obtenir quelque chose de lui qu’avec les plus grandes flatteries. Bon gré, mal gré, il me fallait donc supporter ses défauts. Je m’efforçai d’atténuer le tort qu’il faisait à l’orchestre en lui témoignant de diverses façons ime amitié enthousiaste. Mais lui ne pouvait se résigner à admettre que les auditions, quand je dirigeais, fussent meilleures que d’ordinaire : pour peu que lui, Lipinsky, y jouât, l’orchestre devait être excellent, quel que fût le maître de chapelle au pupitre.
Or, il arriva, comme c’est toujours le cas lorsqu’un nouveau chef entre en charge, que les musiciens s’adressèrent à moi pour régler diverses questions demeurées