CONDUITE FAUSSE DE LIPINSKY
en suspens. Lipinsky, irrité, se hâta de profiter de cette occasion pour se livrer à un acte de singulière trahison. Un des plus vieux contrebassistes était mort et Lipinsky insista auprès de moi pour qu'il ne fût pas remplacé selon la coutume ordinaire, c’est-à-dire par voie d’avancement, mais bien par im contrebassiste remarquable qu’il connaissait, le virtuose MüUer, de Darmstadt. Quand le musicien qui, par cette mesure, se trouvait lésé, vint me parler, je demeurai fidèle à ma promesse à Lipinsky : j’exprimai mes scrupules à l’égard de ce système d’ancienneté et affirmai que, par mon serment au roi, je croyais de mon devoir de faire passer les intérêts artistiques de l’Institut avant les autres. J’appris alors, à mon grand étonnement (étonnement assez ridicule), que tout l’orchestre se soulevait contre moi, et lorsque j’eus une expHcation avec Lipinsky à propos de différentes plaintes de sa part, lui aussi m’accusa vraiment d’avoir, dans cette affaire de contrebassiste, négügé les intérêts des membres de l’orchestre, dont nous avions pourtant le devoir de nous occuper paternellement. M. de Lüttichau, sur le point de s’absenter de Dresde, fut pris d’une réelle inquiétude à laisser les affaires dans un état si menaçant, d’autant plus que Reissiger était en congé.
L’expérience éclatante que je venais de faire de tant d’effronterie m’éclaira soudain d’une lumière nouvelle et me rendit sur-le-champ le calme nécessaire pour tranquilhser le malheureux directeur général ; je l’assurai nettement que je savais à présent à qui j’avais affaire et que j’agirais en conséquence. J’ai tenu fidèlement parole et je ne me suis plus jamais trouvé en conflit ni avec Lipinsky
AUGUSTE RŒCKEL
ni avec un membre quelconque de Torchestre ; bien au contraire, avec le temps, les musiciens me devinrent si dévoués que je n’eus jamais qu’à me louer de leur soumission.
Une chose pourtant m’était apparue sûre et certaine : je ne finirais pas mes jours dans la peau d’un maître de chapelle de Dresde. A partir de ce moment, mes fonctions me furent à charge ; elles me Tétaient d’autant plus qu’à cette époque je remportai quelques succès personnels vraiment très beaux.
Le hasard de cette position me procura cependant un ami dont l’affection dura encore longtemps après qu’eut cessé notre activité commune à Dresde. Il était devenu nécessaire d’adjoindre un directeur 'de musique aux deux maîtres de chapelle. Il fallait moins un musicien de renom qu’un bon travailleur, complaisant, et, avant tout, catholique, les deux autres maîtres de chapelle étant protestants, au grand mécontentement des autorités ecclésiastiques de la cour. Un neveu de Hummel, Auguste Rœckel, à Weimar, brigua ce poste et l’obtint parce qu’il remplissait les conditions voulues. Rœckel sortait d’une vieille famille bavaroise ; son père avait été chanteur, et du temps des premières représentations de Fidelio, de Beethoven, il avait souvent joué le rôle de Florestan. Il avait eu ainsi des relations amicales avec le maître luimême et il a conservé à la postérité bien des traits de la vie du grand homme. Ce père devint plus tard professeur de chant et fut amené à s’occuper de direction théâtrale. Il est le premier qui ait offert aux Parisiens le spectacle d’un opéra allemand ; par la même occasion, il
RŒCKEL COMPOSITEUR
leur fit entendre Mme Schrœder-Devrient et conduisit ses tournées de si heureuse façon que c'est à lui, sans doute, qu’on est redevable de la grande impression produite par Fidelio et le Freischütz sur les Français, auxquels ces œuvres étaient encore absolument inconnues.
Dans cette entreprise et dans d’autres semblables, son jeune fils Auguste l’avait aidé et était ainsi devenu de bonne heure un musicien pratique. Comme les voyages du père s’étendirent pendant assez longtemps jus^ qu’en Angleterre, Auguste avait acquis, à voir les personnes et les choses les plus diverses, une foule de connaissances utiles, entre autres celles de l’anglais et du français. Son goût de la musique lui indiqua cependant sa voie, et ses grandes dispositions pour cet art lui donnaient le droit d’espérer le succès. Il jouait parfaitement du piano, comprenait une partition du premier coup d’œil, avait l’oreille extrêmement fine : il était donc doué de tout ce qu’il fallait à un musicien praticien. Quant à la composition, il y était moins poussé par le besoin de produire que par celui de montrer de quoi il était capable et d’essayer de percer par le moyen d’ime œuvre habile où l’on reconnaîtrait l’adroit compositeur d’opéra, à défaut du musicien de génie. C’est dans cette idée que, modestement, il avait achevé un opéra, Farinelli, dont il avait écrit le texte lui-même sans autre prétention que celle d’égaler son beau-frère Lortzing. Il m’apporta cette partition à l’ime de ses premières visites et comme il n’avait pas encore entendu mes opéras à Dresde, il me pria de lui jouer quelque chose de Riefizi et du Fliegender Hollaender. Sa personne franche et sympathique m’en-
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