‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 47 sur 276 · MON INFLUENCE SUR RŒCKEL · texte numérisé non relu

MON INFLUENCE SUR RŒCKEL

gagea à répondre aussi bien que possible à son désir et je m'aperçus qu'il reçut de cette audition une impression violente et décisive, à tel point qu'il déclara ne pas vouloir m'importuner davantage avec la partition de son propre opéra.

Plus tard seulement, quand la communion de nos intérêts et de nos goûts nous eut liés plus étroitement, il se permit, poussé par la nécessité d'utiliser sa composition, de me demander un service d'ami, c'est-à-dire d'examiner sa partition. Je lui donnai différents conseils pour son remaniement, mais bientôt il en fut si dégoûté qu'il la jeta de côté et ne put se décider à en écrire une autre. Ayant appris à connaître mes opéras et mes nouvelles esquisses, il me dit en toute franchise qu'il se sentait désormais appelé à me regarder travailler, à m'aider fidèlement, à interpréter mes œuvres et à les faire comprendre au public, enfin, à chercher à me débarrasser de tout ce qu’il y avait de pénible dans mes fonctions et dans mes rapports avec le monde ; mais il ne voulait pas, disait-il, s’exposer au ridicule de composer, lui mon ami, des opéras à mes côtés. Je m'efforçai toutefois de l'amener à ne pas laisser improductives ses facultés et lui indiquai plusieurs sujets que j'aurais voulu voir mis en musique par lui : ainsi un petit drame français, la Fille de Cromwell y et plus tard une touchante histoire que j'avais trouvée dans un almanach et dont je lui fis un plan détaillé pour la composition. Tous mes efforts demeurèrent infructueux et je dus en conclure que réellement mon ami n'avait pas la puissance du travail productif ; d’ailleurs des soucis matériels vinrent troubler son existence et le

ANTOINK PUSINELLI

malheureux, qui devait peiner pour entretenir sa femme et sa nombreuse famille, m’inspira bientôt une compassion plus profonde et un intérêt plus grand que n’avaient pu le faire ses essais artistiques. Très intelligent et, grâce à ses connaissances et à son expérience, très débrouillard, le cœur bon et fidèle, Rœckel devint bientôt pour moi un ami et un compagnon dont je ne pouvais plus me passer. Il fut et il demeura le seul qui comprit la situation particulière que j’avais dans le monde qui m’entourait et il fut le seul auquel je pus en toute franchise confier mes préoccupations et mes soucis. On verra bientôt quelles terribles épreuves et quelles misères nous réservait notre sort commun.

Mon établissement à Dresde me valut un autre ami qui, dès les premiers jours, me fut dévoué et fidèle aussi, bien qu’il eut, de par son métier, une influence moins décisive sur le développement de ma carrière. Nous avions comme voisin un jeune médecin nommé Antoine Pusinelli. Le chœur d’hommes la Liedertafel étant venu m’offrir ime sérénade à mon trentième anniversaire, Pucinelli profita de cette occasion pour faire ma connaissance et m’assurer de son attachement sérieux et profond. Nous eûmes bientôt des relations amicales et paisibles ; il devint mon médecin attentif et pendant la période de mon séjour à Dresde où les difficultés s’accumulèrent autour de moi, il eut souvent l’occasion de me prouver son dévouement et sa générosité. Sa fortune lui permettait de faire de gros sacrifices qui me rendirent son grand obligé.

Mes relations dans la société de Dresde s’étendirent

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