‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 54 sur 276 · LA MYTHOLOGIE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

LA MYTHOLOGIE ALLEMANDE

que les débris d’une époque disparue, sans vestiges plastiques pour ainsi dire, une sorte de chaos qui au premier aspect faisait l’effet d’un amas de roches crevassées cachées sous de maigres broussailles. Rien d’achevé, aucune ligne architecturale; souvent j’étais tenté de renoncer à la peine que je me donnais à reconstruire quelque chose de tout cela. Et pourtant, il s’en dégageait un charme merveilleux qui me retenait. La tradition la plus infime me semblait venir d’une patrie retrouvée, et bientôt toutes mes facultés sensitives se concentrèrent dans la contemplation d’un monde de personnages qu’il me semblait connaître depuis longtemps. En les voyant devant moi si vivants et si famiüers, en entendant leur langage, je me demandais d’où leur venait cette affinité avec moi. Je ne saurais comparer mon état d’âme d’alors qu’à une renaissance, et, de même qu’on admire avec émotion chez l’enfant le premier signe de perception, de même mon propre regard extasié rayonnait à la vie miraculeuse d’un monde vis-àvis duquel j’avais vécu jusqu’alors aussi aveugle que l’enfant dans le sein maternel.

Tout d’abord la conséquence de cette disposition d’esprit ne fut guère favorable à mon intention de composer déjà une partie du Vennsherg. J’avais fait apporter un piano « Au Chêne », mais j’en brisai toutes les cordes sans obtenir de résultat favorable. Avec bien des peines, j’ébauchai le début du Venusherg dont heureusement j’avais encore les motifs principaux à l’esprit. Je souffrais violemment d’énervement et de congestions : parfois je m’imaginais être malade et passais des journées entières couché sur mon lit à lire les légendes de Grimm

et à reprendre toujours sa malheureuse mythologie. Enfin, j’eus la bonne idée de me délivrer de toutes les misères de mon état de santé en faisant une excursion à Prague. J’accomplis cet agréable voyage avec ma femme, en voiture découverte ; nous avions déjà gravi une fois ensemble la montagne de Milischau.

A Prague, je descendis dans mon cher « Cheval-Noir » ; je retrouvai mon ami Kittl passablement engraissé et, à ma joie, j’appris que mes belles amies de jeunesse, Jenny et Augusta Pachta, s’étaient mariées enfin très avantageusement dans la haute aristocratie. Tout était donc pour le mieux et je retournai à Dresde reprendre mes fonctions de maître de chapelle du roi de Saxe.

Alors il fallut nous occuper de l’installation et de l’arrangement de notre vaste logis, bien situé dans l’allée d’Oster, avec vue sur le Zwinger. Bien entendu, tous les meubles furent achetés solides et soignés, ainsi qu’il convient à un homme de trente ans qui s’établit enfin pour toute sa vie. N’ayant à compter sur aucune subvention supplémentaire, je dus emprunter contre intérêts les fonds nécessaires à ces achats. Mais par la perspective des profits qui me reviendraient de mes opéras, exécutés avec succès à Dresde, il me paraissait certain que je pourrais tout rembourser sous peu. Trois objets me rendaient surtout cher mon élégant appartement : un grand piano à queue de Breitkopf et Haertel, dont j’eus l’orgueil de devenir possesseur ; un bureau majestueux qui appartient aujourd’hui au musicien Otto Kummer, et enfin la gravure de Cornélius qui sert de frontispice aux Niebelungen. Dans

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