‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 58 sur 276 · SECONDE REPRÉSENTATION A BERLIN · texte numérisé non relu

SECONDE REPRÉSENTATION A BERLIN

Devrient y chanterait. Il ne répondit pas non plus aux éloges chaleureux et sincères que je lui adressai sur la musique de son Songe d'une nuit d'été, que Ton joua à diverses reprises et que j ^entendais pour la première fois ; il parla seulement avec quelques détails du comédien Gem, chargé du rôle de Zettel et qui, à son avis, exagérait trop.

Quelques jours après, il y eut une seconde représentation avec les mêmes acteurs et je la dirigeai encore. Elle devait avoir un résultat différent, mais tout aussi bizarre que la première. J’avais évidemment gagné quelques partisans qui étaient revenus au théâtre et qui, tout de suite, se mirent à battre des mains ; des sifflets violents leur répondirent, de sorte que de toute la soirée aucun auditeur n’eut plus le courage d’applaudir. Mon vieil ami Heine, que la direction de Dresde avait envoyé exprès à Berlin afin d’étudier la mise en scène du Songe d'une nuit d'été, se trouvait aussi à cette représentation. Il m’avait persuadé d’accepter avec lui l’invitation d’un de ses parents berlinois et de souper dans un cabaret « Sous les Tilleuls ». Après le théâtre, je le suivis, très fatigué, dans un local désagréable et mal éclairé où, pour me réchauffer, je bus avec une hâte rageuse le vin qu’on m’offrait ; j’écoutais les discours embarrasses de mon brave ami et de son compagnon et regardais fixement les journaux du jour étalés devant moi et qui contenaient les critiques^de mon FliegendeY Holluender, Un trait aigu me traversa le cœur lorsque je vis la vüenie et la façon éhontée avec lesquelles une ignorance crasse me jugeait, moi et mes œuvres.^NotreJ^hôtej un épais philistin, m af-

firma qu'après avoir lu les feuilles du matin, il avait bien prévu ce qui arriverait le soir, car les Berlinois attendent toujours les critiques de Rellstab et pour savoir comment ils doivent se comporter. Ce brave homme voulut absolument m’égayer et fit apporter toute sorte de vins, pendant que Tami Heine cherchait dans sa mémoire nos souvenirs joyeux de l’époque de Rienzi à Dresde. Chancelant, la tête lourde, je fus enfin ramené dans mon hôtel par les deux amis. Il était minuit passé.

Dans les corridors sombres où le garçon m’accompagnait pour m’éclairer, je me vis soudain face à face avec un monsieur vêtu de noir, au visage pâle et distingué, qui demanda à me parler, assurant qu’il m’attendait depuis la fin de la représentation. Je m’excusai, prétextant que je me sentais hors d’état de m’occuper d’aucune affaire : il devait bien s’apercevoir que, sans être précisément ivre, j avais par imprudence bu trop de vin. Je bégayai cela d’une langue empâtée, mais ce singulier visiteur ne se laissa pas éconduire et déclara qu’il trouvait nécessaire de causer avec moi justement à cette heure. Nous nous assîmes donc dans une chambre froide, à la maigre lueur d’une bougie et, dans un langage fort élégant et persuasif, il me raconta qu’il avait lui aussi assisté à la représentation de ce soir et qu’il se figurait bien de quelle humeur je devais être à la tournure qu’avaient prise les choses ; c’est pourquoi rien ne l’avait pu rebuter de venir m’affirmer que j’avais écrit un chefd’œuvre extraordinaire et que j’aurais tort de me laisser dc^ourager par l’accueil ridicule du public berlinois. Ce soir même, il avait entrevu le superbe avenir que pro-

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